« La nuit artificielle »

       « Mais aussi et surtout ce qu’elle aime, c’est écouter le film, la voix du film, suivre les voix qui parlent, se répondent, s’aiment, se battent, s’injurient, se chassent, se rejoignent, et se laisser porter, emporter par la musique jusque dans des abîmes de désespoir ou de passion, vers des sommets de joie ou de terreur, et même si elle ne voit pas les acteurs, elle les voit quand même, et, à travers eux, sans blague, grâce à leur voix, elle éprouve pleinement ce qu’elle est, qu’elle est en vie, retrouve pleinement ce qu’elle était.
Il n’y a que là au cinéma que les gens se comportent normalement avec elle, on dirait qu’ils sentent qu’ils ont quelque chose de commun avec elle, là, au cinéma, ils sont d’abord surpris de la voir là puis ils comprennent, ils l’oublient, ils ne font plus attention à sa nuit, on rêve sur un pied d’égalité»
(Christian Gailly, Dit-il)

« La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence. »
(Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique)

« Moi, je voulais voir le film au plus près. Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. Nous étions du même âge mental: j’avais sept ans et je savais lire, il en avait douze et ne savait pas parler. On disait qu’il était à ses débuts, qu’il avait des progrès à faire; je pensais que nous grandirions ensemble. Je n’ai pas oublié notre enfance commune: quand on m’offre un bonbon anglais, quand une femme, près de moi, vernit ses ongles, quand je respire, dans les cabinets d’un hôtel provincial, une certaine odeur de désinfectant, quand, dans un train de nuit, je regarde au plafond la veilleuse violette, je retrouve dans mes yeux, dans mes narines, sur ma langue les lumières et les parfums de ces salles disparues; il y a quatre ans, au large de la grotte de Fingal, par gros temps, j’entendais un piano dans le vent. »
(Jean-Paul Sartre, Les Mots).

« Ne me parlez pas de l’influence du cinéma sur l’écriture. Parlons si vous voulez de l’influence du cinéma sur les mœurs, elle est réelle. L’amour moderne découle directement du cinéma et, par là, je n’entends pas seulement le spectacle de l’écran mais encore la salle, la nuit artificielle»
(Robert Desnos, Réponse à une enquête sur les lettres, la pensée moderne et le cinéma, Les Cahiers du mois n°16-17, 1925)

« En fait, c’est le souvenir de la salle de cinéma en elle-même qui me vient d’abord à l’esprit. Je me souviens qu’enfant, on m’emmenait au cinéma — c’était soit mon père, ma mère ou mon frère — et que ma première sensation fut de pénétrer dans un monde magique : la moquette épaisse, le parfum du pop-corn frais, l’obscurité, le sentiment de sécurité et surtout d’être dans un sanctuaire — toutes choses qui, dans ma mémoire, évoquent une église. Un monde de rêves. Un lieu qui provoquait et agrandissait mon imagination. » (Martin Scorsese, Cahiers du cinéma n° 500)

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