« La nuit artificielle »

Tag: André Téchiné

décembre 2017 : L’homme d’à côté

30 décembre 2017. Hiver amoureux.

La scène se passe assez tôt dans le film. Antoine a débarqué à Tanger pour superviser un chantier dans la zone franche de la ville. Il y croise, apparemment par hasard, Cécile. Il l’a aimée trente ans plus tôt, ils se rencontrent et il tente de la séduire à nouveau. Elle le rejette évidemment, car elle est mariée et a construit une vie sans lui. Les voici en promenade en voiture. Cécile tient le volant. Antoine est sur le siège passager quand la voiture cale… Antoine, c’est Gérard Depardieu et Cécile, c’est Catherine Deneuve. Le film, toujours le même, s’appelle Les Temps qui changent et il est réalisé par André Téchiné.

Si Antoine avait été une femme, ç’aurait été une héroïne truffaldienne. Car l’idéalisme du personnage et la puissance de sa croyance rappellent l’intensité des idées-sentiments des films de Truffaut. Nulle part ailleurs on ne trouve de passion d’une telle clarté et d’une telle intensité. En amour, la demi-mesure ne semble jamais possible chez Truffaut. En amour, ou plutôt en passion. Fanny Ardant dans La Femme d’à côté, Catherine Deneuve dans La Sirène du Mississippi, Jeanne Moreau dans Jules et Jim, Isabelle Adjani dans L’Histoire d’Adèle H. sont malades d’une passion qui les dévore et emporte tout. A côté des leurs, les affects masculins paraissent moins radicaux (L’Homme qui aimait les femmes, La Peau douce). Et quand ils pourraient égaler ceux des femmes (pourquoi pas L’Homme d’à côté ?), ce sont toujours leurs sentiments à elles qui battent le tempo tragique. Attention : la passion n’est pas pour autant un apanage féminin. Elle est partagée, mais sa violence et ses excès, c’est un fait, montent toujours un curseur plus haut chez les femmes. Les idées fixes occupent aussi l’esprit des hommes, mais ces idées sont moins connectées au cœur, plus cérébrales (L’Enfant sauvageLa Nuit américaine, La Chambre verte) et lorsqu’elles sont de même nature, le résultat est moins flamboyant. Si ce n’était pas un oxymore, j’écrirais que les idées des hommes sont des idées cérébrales alors que les idées des femmes sont des idées sentimentales. Et d’ailleurs, quand un homme aime passionnément, ce n’est pas une femme ou la femme mais les femmes (L’Homme qui aimait les femmes). Lire la suite »

Souvenirs de 2017 (2)

2017 EN VRAC (2)

120 battements par minute de Robin Campillo, Numéro Une de Tonie Marshall et Tous les rêves du monde de Laurence Ferreira Barbosa

120 battements par minute, de Robin Campillo :

Émotionnellement convaincu mais théoriquement réservé, tel est l’état dans lequel je sors de la projection. Le film me convainc par la puissance des situations qu’il réussit à créer au présent, mais avec du recul il est rempli de manques qui me le rendent distant et assez froid. La puissance du présent, ce sont les deux gros blocs dont est constitué le film : les scènes d’AG en amphithéâtre, passionnantes, qui pourraient durer des heures ; l’agonie du personnage principal, le traitement, l’hôpital et la mort, rarement filmée aussi frontalement et avec autant de vérité : le corps mort sur le lit existe. La mort, omniprésente dans la première partie mais toujours cachée, éclate en quelque sorte dans la seconde et l’on peut difficilement ne pas être ému par la délicatesse, qui ne veut pas dire mièvrerie, avec laquelle tout est montré. Ceci posé, et les personnages défendant eux-mêmes l’idée qu’ils ne sont plus rien à part leur combat pour Act Up, leur relative absence de caractérisation par autre chose que la maladie a ses limites. J’en comprends l’idée théorique — montrer comment la maladie a tuer mais aussi permis de faire communauté — mais sur l’écran la relative plasticité des personnages empêche, je crois, de donner au film la portée à laquelle il aurait pu prétendre. Comme si Campillo, obligé par son sujet, avait renoncé au romanesque dans ce qu’il peut avoir de plus beau : un vecteur d’émotions. Comme si le sida, son omniprésence, suffisait à attacher le spectateur aux personnages. C’est évidemment le cas — comment ne pas être ému par ce combat dont on sait ce qu’il avait de désespéré ? — mais la retenue affichée par le scénario vis-à-vis du romanesque tend à mener le film du côté d’une sorte de reconstitution dont l’horizon seraient le documentaire et des images « vraies », au présent. Or sur ce terrain, forcément, la fiction se condamne à rester à la remorque, toujours battue. On pense alors à deux autres films. Eastern Boys (2013), le précédent film de Campillo, magnifique d’audace dans son écriture et qui n’hésitait pas, à plusieurs reprises, à prendre des virages inattendus, une sorte de sur-fiction dont le cinéaste n’avait alors pas peur qu’elle écroule l’édifice patiemment construit. Et, de fait, c’est tout l’inverse qui se produisait, les différents « chapitres » ou parties du film faisant progressivement monter celui-ci en intensité jusqu’à atteindre un point d’incandescence, créant à lui seul son territoire au sein du cinéma français. On pense aussi aux Témoins d’André Téchiné (2007), qui couvrait la même période de la naissance du sida et s’aventurait à dresser les portraits d’une demi-douzaine de personnages, tous affectés par la maladie du plus jeune d’entre eux, un jeune vingtenaire monté à Paris. Fidèle à ce qu’a toujours été son cinéma, Téchiné ne reculait pas devant le romanesque mais en faisait au contraire son allié pour atteindre au coeur. Pas comme compensation d’un manque d’ampleur de son sujet mais comme le supplément, qu’on peut juger indispensable, à la cristallisation des émotions.

Numéro Une, de Tonie Marshall

Fâché, et même très fâché par ce film qui, en cette période où fleurit le mot-clé #balancetonporc, atteste du danger d’un basculement d’une position féministe légitime (consistant à réclamer une égalité de droits et de traitement pour les femmes) à une position illégitime car belliqueuse consistant à reconduire, mais en en inversant les pôles, l’ancestrale guerre des sexes. Substituer, donc, à la domination masculine une domination féminine sans comprendre que le terme conflictuel n’est pas tant l’adjectif « masculine » que le nom « domination ». Et en la matière le film offre le pire de ce qui était possible de faire, mais qui est aussi totalement symptomatique de l’époque : un film « de femme », par une femme, sur les femmes, pour les femmes qui, sous couvert d’oeuvrer pour elle, reconduit la plupart des acquis du cinéma machiste (tant du point de vue idéologique que cinématographique). Sur le propos, on dira peu de chose si ce n’est que le film n’est, somme toute, que le biopic déguisé d’Anne Lauvergeon ou Laurence Parisot, dont les carrières peuvent effectivement être regardées comme des succès pour toutes les femmes, mais  dont la position finale, position de domination, ne peut pas ne pas être questionnée à son tour. EN 1983, Françoise Giroud disait : « La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente. » Je serais tenté de dire que la femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où le cinéma cessera de la regarder uniquement en la rapportant à l’homme pour la regarder en soi, comme un être libre. A cet égard, Lady MacBeth fait plus pour la cause des femmes que ce personnage d’Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos, sous-exploitée) dont le parcours, les opinions et les choix ne sont jamais attaqués par la cinéaste, sous le prétexte — on ne peut s’empêcher d’y penser — que le faire reviendrait à discréditer la thèse générale. Car c’est un film à thèse et c’est là qu’est le problème. Il semblerait en effet que dans l’univers tel qu’elle le voit, Tonie Marshall considère la lutte contre l’homme prioritaire sur la dénonciation des mœurs d’un milieu, le haut patronat français, de ses pratiques et de son éthique. Au milieu d’un monde de machos, un vrai personnage féministe se serait habillé des « codes masculins », n’aurait pas hésité à déboulonner des femmes subalternes, se serait comporté, en somme, comme le font et l’ont fait Anne Lauvergeon et Laurence Parisot. Au lieu de ça, le film dresse le portrait d’une intersyndicale féministe, communauté solidaire où, sous le prétexte qu’on est une femme, existe une solidarité de classe qui, faut-il le rappeler à Tonie Marshall, n’existe pas.

Plus grave, le film s’empêtrant à défendre l’indéfendable, il finit par recourir à tous les vieux outils machistes consistant à laver le personnage de tout ce qui pourrait être aspérités, ambiguïtés, voire ambivalence, pour le ramener constamment aux attributs féminins les plus éculés, à savoir le trauma psychologique enfoui, qui pardonne tout, et l’aptitude à la douceur et à la bienveillance, ancestrale, cela va de soi. On se retrouve à tourner la tête du côté de la Claire Underwood de House of Cards, modèle du genre, ou vers Un beau soleil intérieur, sorti cette année, qui sur un argument de départ binaire (une femme rencontre des hommes) s’aventurait à risquer de sortir du cadre de pensée dominant pour poser, enfin, de vraies questions. Au lieu de ça, donc, Tonie Marshall s’arrête là où il est bon de s’arrêter : se réjouir de l’accession des femmes aux postes de pouvoir, quelles que soient ces femmes, quels que soient ces postes, quel que soit ce pouvoir.

Tous les rêves du monde, de Laurence Ferreira Barbosa :

Le portrait de l’adolescence dressé par le film est très touchant. L’état de flottement dans lequel est prise Pamela est très juste. Je ne vois pas l’adolescence, et encore moins aujourd’hui, comme l’âge d’une énergie de conquête incroyable mais beaucoup plus comme elle est montrée dans le film : une étape qui est d’abord un passage à vide, où la volonté n’est pas nécessairement formée et où les liens qui empêchent ne sont pas encore identifiés comme tels. Le rapport de Pamela à sa famille est dessiné de manière nuancée et donc bien plus réaliste que dans la plupart des films. Elle est dans un grand respect vis-à-vis d’elle et c’est peut-être ce respect-là qui l’emprisonne. Je crois qu’elle ne s’en rend compte qu’à la fin et c’est ce que je trouve le plus réussi. Ce n’est pas l’histoire de quelqu’un qui aurait une volonté, ni de quelqu’un qui chercherait une volonté dont le manque la mettrait en crise mais plutôt l’histoire d’une jeune femme qui découvre en chemin qu’elle veut quelque chose et qu’elle est indépendante.

La mise en scène de Laurence Ferreira Barbosa accompagne ce flottement de Pamela vis-à-vis d’elle-même : on est avec elle et en même temps toujours à une distance qui en fait presque un être fantastique. Les effets de montage (l’usage du ralenti), certains plans dissonants (une chouette !), et la musique aux accents merveilleux rappellent discrètement un autre film qui regardait lui aussi la jeunesse avec un oeil un peu différent : Swagger d’Olivier Babinet (2016), documentaire hybride, mi-social, mi-fantastique. Il existe une filiation entre le film de Ferreira Barbosa et celui de Babinet qu’il faudrait décrire mieux que je ne le fais.

Ce que Tous les rêves du monde interroge subtilement, c’est l’enchevêtrement de problèmes identitaires qui est propre à l’adolescence. Le parcours de Pamela (Pamela Constantino-Ramos) est  celui d’une libération des attaches premières (familiales, sociales, culturelles, géographiques) même si elles ne sont pas des chaînes. Le film repose finalement la question de ce que veut dire « se trouver » (fût-ce provisoirement), la cinéaste apportant de belles propositions pour y répondre, plus subtiles que ce qu’on voit ailleurs. Il faut souligner aussi que l’actrice principale, Pamela Constantino-Ramos, dont c’est le premier rôle, apporte quelque chose de très fort et montre ou plutôt rappelle que c’est aussi avec de nouveaux visages qu’on peut parler de ces sujets le plus justement.

Quand on a 17 ans, d’André Téchiné

vlcsnap-2016-04-03-03h07m01s164ÉLOGE DU MOUVEMENT ET DE LA CONFIANCE vlcsnap-2016-04-03-03h07m02s430

Avec Quand on a 17 ans, le cinéma d’André Téchiné retrouve l’extraordinaire vitalité qu’il avait perdue depuis Les Témoins (2007). A l’image des deux personnages centraux qui ne cessent de se jeter l’un contre l’autre pour se battre, le film étonne d’abord par l’énergie sauvage de sa mise en scène. Fidèle à lui-même, Téchiné déploie par la suite son goût du romanesque qui sert ici à contourner les pièges du naturalisme et du cinéma psychologique pour rendre disponible au cœur de son cinéma : une sagesse de l’apaisement, résolument optimiste.   Lire la suite »

L’Homme qu’on aimait trop, d’André Téchiné

D’où vient la déception face à L’Homme qu’on aimait trop ? Au cœur du dernier film d’André Téchiné, et peut-être à l’origine de sa faiblesse, une tension entre deux tendances contradictoires : l’une vers le film de portait, l’autre vers le film de reconstitution. Ces deux tendances dessinent deux films possibles, avec deux régimes d’images possibles, entre lesquels André Téchiné ne tranche jamais vraiment et qui s’entremêlent jusqu’à se superposer.

vlcsnap-2014-07-31-03h08m01s107

Lire la suite »