« La nuit artificielle »

Tag: 2014

Sils Maria, d’Olivier Assayas

vlcsnap-2014-09-28-14h39m07s50 LES ARRIÈRE-MONDES vlcsnap-2014-09-28-14h39m10s74

Dans mes souvenirs, le film commence dans un train, dans une cabine ou dans un couloir. Je crois que la première image montre Valentine (Kristen Stewart), au téléphone, accoudée sur un mur, dans un couloir. Elle organise des rendez-vous, établit précisément le programme de l’actrice qu’elle seconde, Maria Anders (Juliette Binoche). Celle-ci apparaît quand Valentine regagne sa place : approcher l’actrice par les coulisses, donc. Les deux femmes sont en route vers Zurich où l’actrice doit recevoir un prix au nom du cinéaste et dramaturge qui l’a révélée vingt ans plus tôt en lui faisant jouer Ibsen. Un téléphone sonne : l’avocat de Maria l’appelle pour régler son litige autour de l’appartement parisien qu’elle partageait avec son désormais ex-mari : une période de crise, donc. Maria se lève, traverse un couloir et se réfugie sur une plateforme entre wagons pour téléphoner plus tranquillement. La caméra nous ramène à Valentine, dont le téléphone sonne lui aussi. On lui apprend que Wilhelm Melchior, le metteur en scène en question, vient de mourir. L’assistante se lève, traverse à son tour le couloir, cherche Maria, la trouve accroupie dans un coin du train, toujours en ligne. Elle lui fait signe qu’elle doit lui parler. Maria décolle l’oreille une minute. « Wilhelm Melchior vient de mourir ». La caméra cadre le visage interdit de l’actrice quelques secondes. Puis un noir. Lire la suite »

L’Homme qu’on aimait trop, d’André Téchiné

D’où vient la déception face à L’Homme qu’on aimait trop ? Au cœur du dernier film d’André Téchiné, et peut-être à l’origine de sa faiblesse, une tension entre deux tendances contradictoires : l’une vers le film de portait, l’autre vers le film de reconstitution. Ces deux tendances dessinent deux films possibles, avec deux régimes d’images possibles, entre lesquels André Téchiné ne tranche jamais vraiment et qui s’entremêlent jusqu’à se superposer.

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Black Coal, de Diao Yi’nan

vlcsnap-2014-07-13-14h45m42s159RÉCOMPENSER LE SPECTATEURvlcsnap-2014-07-13-15h16m45s101

Je dirai assez peu de choses de Black Coal sinon que le film rappelle à quel point le genre « film noir » tire d’abord sa singularité d’un rythme particulier qu’il instaure. Le film noir, en fait, se définirait moins par un certain nombre de figures et motifs typiques (au nombre desquels : le héros, souvent détective, aux motivations troubles; la femme fatale; le psychopathe; la ville tentaculaire; le faux coupable; la fausse victime; le monde bloqué dans la nuit; …) que par la cadence qui découle de leur rencontre. Les intrigues, faites essentiellement de renversements perpétuels (autant dans les rapports de force entre personnages que dans les visages adoptés successivement par ces personnages) rendent caduc tout élément stable. Les films prennent dès lors des formes labyrinthiques, le détective devant se frayer un chemin dans le brouillard des motivations troubles des autres personnages. Et taiseux, la plupart du temps, il contraint le spectateur à chercher lui aussi un chemin au milieu de cette seconde strate opaque qu’est le film dans sa totalité. Lire la suite »

Blue Ruin, de Jeremy Saulnier

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L’ouverture du film est construite sur un faux tempo : on croit d’abord que l’annonce de laquelle tout part (la libération de l’assassin des parents du personnage principal) et les changements qui s’ensuivent (il interrompt son errance en marge de la société pour venger directement ses parents) seront interrompus une fois qu’il sera face à la réalité de son projet fou. Tout tend à étayer l’idée de son instabilité et de sa fragilité, à commencer par la scène où il voit sa proie sortir de prison. Ses yeux s’emplissent alors de larmes et on s’attend à ce qu’il ne puisse pas redémarrer et reste là, sidéré. Il prend pourtant la voiture de l’ex-prisonnier en chasse jusqu’au restaurant en bord de route où ils s’arrêtent. Dwight, le vengeur, confirme alors son amateurisme lorsque, caché dans les toilettes, prêt à prendre sa proie par surprise, ce qui est sans doute de l’indécision lui fait perdre l’avantage et le pousse à tuer presque contre sa volonté. Faux tempo donc, car au regard des premières minutes et du portrait esquissé du personnage, il n’eût pas été illogique que le film tergiverse davantage autour du meurtre. Au lieu de ça, donc, la mécanique autour de laquelle tout s’articulera se lance rapidement : la vengeance appelant une contre-vengeance, Dwight est en danger et doit se défendre contre toute la famille de sa première victime.

Que propose le film une fois lancé sur cette voie ? Lire la suite »

Deux jours, une nuit, de Jean-Pierre et Luc Dardenne

Sans titreLA NUIT (N’EN FINIT PLUS)
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Il semble que le cinéma des frères Dardenne ait été gagné par une certaine sécheresse, une brutalité formelle qu’il ne connaissait pas jusqu’alors. Plusieurs schémas de construction qui se superposent dans le film en attestent :

  • la figure de la répétition mécanique d’abord. Du début à la fin du film, le personnage de Sandra (Marion Cotillard) répète inlassablement la même action consistant à aller chez ses seize collègues d’atelier, un par un, leur demander de renoncer à la prime de 1.000 € qu’on leur a promise s’ils votaient le licenciement de Sandra. La caméra, tenue à l’épaule, la suit en permanence et la cadre la majeure partie du temps à partir de la taille. L’intrigue ne s’épaissit jamais et se limite à ce mouvement pendulaire sans cesse recommencé : en convaincre quelques uns, essuyer plusieurs refus, en persuader d’autres, etc. Douze hommes en colère (Lumet, 1957) à Seraing en somme, mais avec une délibération à l’air libre, et la menace régulière que le parcours ne s’interrompe par découragement. Lire la suite »