« La nuit artificielle »

SECONDE INTRODUCTION

31 janvier 2019

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Je pars du principe qu’il existe avec vous — visiteurs — une distance infranchissable.

Le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan a écrit qu’ « Il n’y a pas de rapport sexuel » (1). Nous n’en sommes évidemment pas encore à tenter de traverser l’écran, mais je crois que même si ça arrivait, il n’y aurait pas de rapport. Du sexe, peut-être, mais pas de rapport.

Quel rapport avec le cinéma — dont il sera essentiellement question ici ? Le rapport est qu’à son propos non plus, il n’y aura pas de rapport. J’écrirai ce que me font les films, vous essaierez peut-être de me comprendre, croirez parfois y parvenir, mais ça ne dessinera jamais les contours d’un rapport proprement dit et jamais nous ne verrons les films de la même manière. Il y aura une chose entre nous, posée là au milieu : un film, une scène, les mots d’un acteur, n’importe quel objet en fait. Je le verrai, j’écrirai. Vous le verrez aussi, peut-être écrirez-vous, mais ça s’arrêtera là.

Ça s’arrêtera là, et pourtant. Bien sûr, on pourrait s’arrêter au constat de notre isolement. On pourrait aussi le nier et chercher à créer du consensus, gommer nos différences, et pourquoi pas se persuader que ça y est !, nos regards sont les mêmes et que vous pensez, voyez, sentez comme je pense, vois et sens.

Au lieu de ça, je me rappellerai qu’il n’y a et n’y aura pas de rapport mais une illusion ou un fantasme de rapport, le désir ardent d’avoir enfin rencontré l’Autre, d’avoir pénétré son coeur et d’y être chez soi ; illusion bientôt éclipsée par le constat du malentendu (2) intrinsèque à toute entreprise de communication.

Je veux croire, pourtant, qu’au lieu du repli dans le silence d’émotions incommunicables, ce constat me poussera longtemps à essayer de franchir l’abîme. Croire, comme les corps des amants qui s’obstinent à vouloir s’atteindre tout en sachant pertinemment que l’Autre sera toujours fuyant, que l’envie d’écrire, elle aussi, se renouvellera sans cesse.
Et qu’à défaut d’établir un rapport authentique, nous partagerons de belles étreintes.

« Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder. » (2)

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(1) Jacques Lacan, « Radiophonie » (1970), Autres Ecrits, Paris

(2) Charles Baudelaire, Mon corps mis à nu, 1887 : « Le monde ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.
L’homme d’esprit, celui qui ne s’accordera jamais avec personne, doit s’appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue. »

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PREMIÈRE INTRODUCTION

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octobre 2013

L’idée de ce blog est venue lorsque j’ai cessé de prendre le temps d’écrire régulièrement sur les films que je voyais. J’espère ici prolonger un travail de réflexion posé, calme mais pas dépassionné à propos du cinéma contemporain et plus ancien. Plutôt que « réflexion » je devrais dire « réaction ». Les films laissent rarement indifférents, mais les racines qu’ils pourraient étendre en nous sont trop souvent neutralisées par le temps qui passe et qui efface progressivement les images et les sensations. J’essaierai donc de partir de là : des impressions vives, de quelques plans qui marquent. Le plus dur lorsqu’on parle des films est me semble-t-il de ne pas trahir les émotions ressenties par la production d’un discours totalement abstrait. Le petit écran permet à la pensée de passer au-dessus ou à côté de l’image. En revanche au cinéma, l’esprit est contraint à adopter un fonctionnement tout à fait différent. Il ne peut plus s’échapper comme au musée on change de salle avant de revenir sur un tableau. Il ne peut plus chercher une marge blanche où se donner du temps. Comme aimanté par l’écran, l’esprit est obligé d’être vif et en même temps la stimulation continuelle ne permet pas la naissance des mêmes pensées qu’en temps normal.

Il existe donc une vraie pensée du cinéma : non pas un type de discours sur le cinéma, mais un type de discours (intérieur) créé par le cinéma. L’ambition de le restituer est démesurée. Chaque film provoque probablement sur chaque cerveau des réactions différentes et l’image mentale qu’il laisse nous est inaccessible. A défaut, donc, de reproduire exactement ici mes  » pensées du film » (je ne vois pas de formule plus précise), j’essaierai au moins de ne pas les trahir.

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Dans les livres

« Mais aussi et surtout ce qu’elle aime, c’est écouter le film, la voix du film, suivre les voix qui parlent, se répondent, s’aiment, se battent, s’injurient, se chassent, se rejoignent, et se laisser porter, emporter par la musique jusque dans des abîmes de désespoir ou de passion, vers des sommets de joie ou de terreur, et même si elle ne voit pas les acteurs, elle les voit quand même, et, à travers eux, sans blague, grâce à leur voix, elle éprouve pleinement ce qu’elle est, qu’elle est en vie, retrouve pleinement ce qu’elle était.
Il n’y a que là au cinéma que les gens se comportent normalement avec elle, on dirait qu’ils sentent qu’ils ont quelque chose de commun avec elle, là, au cinéma, ils sont d’abord surpris de la voir là puis ils comprennent, ils l’oublient, ils ne font plus attention à sa nuit, on rêve sur un pied d’égalité. »
(Christian Gailly, Dit-il)

« La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence. »
(Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique)

« Moi, je voulais voir le film au plus près. Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. Nous étions du même âge mental: j’avais sept ans et je savais lire, il en avait douze et ne savait pas parler. On disait qu’il était à ses débuts, qu’il avait des progrès à faire; je pensais que nous grandirions ensemble. Je n’ai pas oublié notre enfance commune: quand on m’offre un bonbon anglais, quand une femme, près de moi, vernit ses ongles, quand je respire, dans les cabinets d’un hôtel provincial, une certaine odeur de désinfectant, quand, dans un train de nuit, je regarde au plafond la veilleuse violette, je retrouve dans mes yeux, dans mes narines, sur ma langue les lumières et les parfums de ces salles disparues; il y a quatre ans, au large de la grotte de Fingal, par gros temps, j’entendais un piano dans le vent. »
(Jean-Paul Sartre, Les Mots).

« Ne me parlez pas de l’influence du cinéma sur l’écriture. Parlons si vous voulez de l’influence du cinéma sur les mœurs, elle est réelle. L’amour moderne découle directement du cinéma et, par là, je n’entends pas seulement le spectacle de l’écran mais encore la salle, la nuit artificielle. »
(Robert Desnos, Réponse à une enquête sur les lettres, la pensée moderne et le cinéma, Les Cahiers du mois n°16-17, 1925)

« En fait, c’est le souvenir de la salle de cinéma en elle-même qui me vient d’abord à l’esprit. Je me souviens qu’enfant, on m’emmenait au cinéma — c’était soit mon père, ma mère ou mon frère — et que ma première sensation fut de pénétrer dans un monde magique : la moquette épaisse, le parfum du pop-corn frais, l’obscurité, le sentiment de sécurité et surtout d’être dans un sanctuaire — toutes choses qui, dans ma mémoire, évoquent une église. Un monde de rêves. Un lieu qui provoquait et agrandissait mon imagination. » (Martin Scorsese, Cahiers du cinéma n° 500)

« La sonnerie du Ciné-Eldorado retentissait dans l’air clair. C’est un bruit familier du dimanche, cette sonnerie en plein jour. Plus de cent personnes faisaient queue, le long du mur vert. Elles attendaient avidement l’heure des douces ténèbres, de la détente, de l’abandon, l’heure où l’écran, luisant comme un caillou blanc sous les eaux, parlerait et rêverait pour elles. Vain désir : quelque chose en elles resterait contracté ; elles avaient trop peur qu’on ne leur gâchât leur beau dimanche. Tout à l’heure comme chaque dimanche, elles allaient être déçues : le film serait idiot, leur voisin fumerait la pipe et cracherait entre ses genoux ou bien Lucien serait si désagréable, il n’aurait pas un mot gentil ou bien, comme par un fait exprès, justement aujourd’hui, pour une fois qu’on allait au cinéma, leur douleur intercostale allait renaître. Tout à l’heure comme chaque dimanche, de sourdes petites colères grandiraient dans la salle obscure. » (Jean-Paul SartreLa Nausée)

« Tandis que le cinéma, ce nouveau petit salarié de nos rêves, on peut l’acheter lui, se le procurer pour une heure ou deux, comme un prostitué» (Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, p.352)

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