« La nuit artificielle »

SECONDE INTRODUCTION

31 janvier 2019

capture2019-01-31-19h46m51s183

Je pars du principe qu’il existe entre vous (lecteurs, visiteurs de passage) et moi (auteur), une distance infranchissable.

Le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan a écrit qu’ « Il n’y a pas de rapport sexuel » (1). Nous n’en sommes évidemment pas encore là, pas encore à essayer de traverser l’écran qui nous sépare, mais je crois que même si ça arrivait, comme il l’écrit, il n’y aurait pas de rapport sexuel. Il y aurait peut-être du sexe mais pas de rapport.

Quel rapport avec le cinéma et les films — dont il sera essentiellement question ici ? Le rapport est qu’à propos d’eux (le cinéma et les films) non plus, il n’y aura pas de rapport avec vous. J’expliquerai ce que les films me font, vous essaierez peut-être de me comprendre, parfois même croirez-vous y parvenir, mais ça ne dessinera jamais les contours d’un rapport proprement dit. Jamais, je le crois, nous ne verrons de la même manière. Il y aura une chose entre nous, posée là au milieu : un film, une scène, les mots d’un acteur, n’importe quel objet en fait. Je le verrai, j’écrirai. Vous le verrez peut-être aussi, mais ça ne nous reliera jamais. En tout cas jamais vraiment.

Je pourrais m’arrêter à ce constat un peu déprimant, au constat de notre isolement en nous-mêmes, à moi comme à vous. Je pourrais, au contraire, nier cet état de fait (jamais nous ne nous trouverons vraiment) et, de là, chercher ce qui fait consensus en gommant nos différences, chercher même, pourquoi pas, à me relier vraiment à vous, à l’un ou l’une d’entre vous, et finir par croire nos regards sont les mêmes, que ça y est !, quelqu’un, et pourquoi pas quelques-uns, pensent, voient, sentent comme moi.

Au lieu de ça, je me rappelle et me rappellerai qu’il n’y a pas de rapport, qu’il n’y aura pas de rapport entre nous mais, comme chez Lacan, une illusion de rapport, un fantasme de rapport, le désir ardent d’avoir enfin rencontre l’Autre, d’avoir, enfin, pénétré son coeur et d’y être chez soi ; fantasme et désir bientôt — toujours — finalement éclipsés par le constat du malentendu (2), du malentendu intrinsèque à toute entreprise de communication de vous à moi et de moi à vous.

Je veux croire, au seuil de ce blog, que ce constat, au lieu de nous pousser à nous replier les uns sur les autres dans le silence d’émotions incommunicables, nous poussera — en tout cas me poussera — à essayer toujours de franchir l’abîme, comme les corps des deux amants se cherchent et essaient, dans l’acte sexuel, d’accéder au rapport toujours en fuite.

Croire donc que, comme la libido ignorant l’impuissance à tout-à-fait retrouver l’Autre dans l’acte mais s’obstinant néanmoins à toujours réessayer, l’envie d’écrire se renouvellera, elle aussi, sans cesse.
Et qu’à défaut d’arriver au rapport authentique, nous partagerons de belles étreintes.

capture2019-01-31-19h47m44s222

(1) Jacques Lacan, « Radiophonie » (1970), Autres Ecrits, Paris

(2) Charles Baudelaire, Mon corps mis à nu, 1887 : Le monde ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.
L’homme d’esprit, celui qui ne s’accordera jamais avec personne, doit s’appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue.

capture2019-01-31-19h47m55s316

PREMIÈRE INTRODUCTION

dicaprio1

octobre 2013

L’idée de ce blog est venue lorsque j’ai cessé de prendre le temps d’écrire régulièrement sur les films que je voyais. J’espère ici prolonger un travail de réflexion posé, calme mais pas dépassionné à propos du cinéma contemporain et plus ancien. Plutôt que « réflexion » je devrais dire « réaction ». Les films laissent rarement indifférents, mais les racines qu’ils pourraient étendre en nous sont trop souvent neutralisées par le temps qui passe et qui efface progressivement les images et les sensations. J’essaierai donc de partir de là : des impressions vives, de quelques plans qui marquent. Le plus dur lorsqu’on parle des films est me semble-t-il de ne pas trahir les émotions ressenties par la production d’un discours totalement abstrait. Le petit écran permet à la pensée de passer au-dessus ou à côté de l’image. En revanche au cinéma, l’esprit est contraint à adopter un fonctionnement tout à fait différent. Il ne peut plus s’échapper comme au musée on change de salle avant de revenir sur un tableau. Il ne peut plus chercher une marge blanche où se donner du temps. Comme aimanté par l’écran, l’esprit est obligé d’être vif et en même temps la stimulation continuelle ne permet pas la naissance des mêmes pensées qu’en temps normal.

Il existe donc une vraie pensée du cinéma : non pas un type de discours sur le cinéma, mais un type de discours (intérieur) créé par le cinéma. L’ambition de le restituer est démesurée. Chaque film provoque probablement sur chaque cerveau des réactions différentes et l’image mentale qu’il laisse nous est inaccessible. A défaut, donc, de reproduire exactement ici mes  » pensées du film » (je ne vois pas de formule plus précise), j’essaierai au moins de ne pas les trahir.

dicaprio 2

 

Dans les livres

« Mais aussi et surtout ce qu’elle aime, c’est écouter le film, la voix du film, suivre les voix qui parlent, se répondent, s’aiment, se battent, s’injurient, se chassent, se rejoignent, et se laisser porter, emporter par la musique jusque dans des abîmes de désespoir ou de passion, vers des sommets de joie ou de terreur, et même si elle ne voit pas les acteurs, elle les voit quand même, et, à travers eux, sans blague, grâce à leur voix, elle éprouve pleinement ce qu’elle est, qu’elle est en vie, retrouve pleinement ce qu’elle était.
Il n’y a que là au cinéma que les gens se comportent normalement avec elle, on dirait qu’ils sentent qu’ils ont quelque chose de commun avec elle, là, au cinéma, ils sont d’abord surpris de la voir là puis ils comprennent, ils l’oublient, ils ne font plus attention à sa nuit, on rêve sur un pied d’égalité. »
(Christian Gailly, Dit-il)

« La lumière s’éteignit. Suzanne se sentit désormais invisible, invincible et se mit à pleurer de bonheur. C’était l’oasis, la salle noire de l’après-midi, la nuit des solitaires, la nuit artificielle et démocratique, la grande nuit égalitaire du cinéma, plus vraie que la vraie nuit, plus ravissante, plus consolante que toutes les vraies nuits, la nuit choisie, ouverte à tous, offerte à tous, plus généreuse, plus dispensatrice de bienfaits que toutes les institutions de charité et que toutes les églises, la nuit où se consolent toutes les hontes, où vont se perdre tous les désespoirs, et où se lave toute la jeunesse de l’affreuse crasse d’adolescence. »
(Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique)

« Moi, je voulais voir le film au plus près. Dans l’inconfort égalitaire des salles de quartier, j’avais appris que ce nouvel art était à moi, comme à tous. Nous étions du même âge mental: j’avais sept ans et je savais lire, il en avait douze et ne savait pas parler. On disait qu’il était à ses débuts, qu’il avait des progrès à faire; je pensais que nous grandirions ensemble. Je n’ai pas oublié notre enfance commune: quand on m’offre un bonbon anglais, quand une femme, près de moi, vernit ses ongles, quand je respire, dans les cabinets d’un hôtel provincial, une certaine odeur de désinfectant, quand, dans un train de nuit, je regarde au plafond la veilleuse violette, je retrouve dans mes yeux, dans mes narines, sur ma langue les lumières et les parfums de ces salles disparues; il y a quatre ans, au large de la grotte de Fingal, par gros temps, j’entendais un piano dans le vent. »
(Jean-Paul Sartre, Les Mots).

« Ne me parlez pas de l’influence du cinéma sur l’écriture. Parlons si vous voulez de l’influence du cinéma sur les mœurs, elle est réelle. L’amour moderne découle directement du cinéma et, par là, je n’entends pas seulement le spectacle de l’écran mais encore la salle, la nuit artificielle. »
(Robert Desnos, Réponse à une enquête sur les lettres, la pensée moderne et le cinéma, Les Cahiers du mois n°16-17, 1925)

« En fait, c’est le souvenir de la salle de cinéma en elle-même qui me vient d’abord à l’esprit. Je me souviens qu’enfant, on m’emmenait au cinéma — c’était soit mon père, ma mère ou mon frère — et que ma première sensation fut de pénétrer dans un monde magique : la moquette épaisse, le parfum du pop-corn frais, l’obscurité, le sentiment de sécurité et surtout d’être dans un sanctuaire — toutes choses qui, dans ma mémoire, évoquent une église. Un monde de rêves. Un lieu qui provoquait et agrandissait mon imagination. » (Martin Scorsese, Cahiers du cinéma n° 500)

« La sonnerie du Ciné-Eldorado retentissait dans l’air clair. C’est un bruit familier du dimanche, cette sonnerie en plein jour. Plus de cent personnes faisaient queue, le long du mur vert. Elles attendaient avidement l’heure des douces ténèbres, de la détente, de l’abandon, l’heure où l’écran, luisant comme un caillou blanc sous les eaux, parlerait et rêverait pour elles. Vain désir : quelque chose en elles resterait contracté ; elles avaient trop peur qu’on ne leur gâchât leur beau dimanche. Tout à l’heure comme chaque dimanche, elles allaient être déçues : le film serait idiot, leur voisin fumerait la pipe et cracherait entre ses genoux ou bien Lucien serait si désagréable, il n’aurait pas un mot gentil ou bien, comme par un fait exprès, justement aujourd’hui, pour une fois qu’on allait au cinéma, leur douleur intercostale allait renaître. Tout à l’heure comme chaque dimanche, de sourdes petites colères grandiraient dans la salle obscure. » (Jean-Paul SartreLa Nausée)

« Tandis que le cinéma, ce nouveau petit salarié de nos rêves, on peut l’acheter lui, se le procurer pour une heure ou deux, comme un prostitué» (Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, p.352)

vlcsnap-2014-06-04-21h59m42s186vlcsnap-2014-06-04-21h59m13s157vlcsnap-2014-06-04-21h59m54s58

Publicités