Synonymes, de Nadav Lapid

par Lamara Leprêtre-Habib

 PARIS, JE T’AIME

Ce qui étonne d’abord dans Synonymes, c’est l’extraordinaire vitalité de la mise en scène de Nadav Lapid. Absolument souveraine, libérée de tous carcans, elle s’aventure où elle veut quand elle veut, au mépris parfois de la lisibilité, au mépris souvent d’un idéal de transparence de la mise en scène dont on pourrait dire qu’il est revenu en grâce, 60 ans après la Nouvelle Vague, dans la majeure partie de la production. Et qu’il soit assumé ou non, cet idéal laisse trop souvent la place, comme seule alternative, à des poses auteuristes dissimulant mal un vide de pensée ne contribuant pas moins à l’édification d’un nouveau mainstream.

Or, d’abord, Synonymes, ne ressemble à rien. Pas à rien tout court. À rien de connu. Car les libertés qu’il prend, loin d’être vaines, accompagnent au plan de la mise en scène, la soif de liberté de Yoav (incroyable Tom Mercier), jeune Israélien débarqué à Paris où il compte trouver l’exil loin du pays natal honni. On comprendra qu’il a été soldat dans l’armée d’appelés, qu’il l’a fuie et le voilà arrivé un beau jour au cœur du Paris intellectuel et bourgeois de la rive gauche, dans un appartement « gigantesquement » vide. Son seul bagage est un sac de couchage qu’il se fait dérober dès qu’il a le dos tourné, dans une séquence d’ouverture fulgurante qui inscrit le film quelque part du côté de la parabole, sur un territoire (trop peu foulé par un cinéma désormais obsédé de réalisme) dont il ne sera par la suite jamais très loin mais qui est aussi très loin de le circonscrire. Parabole, brûlot, satire, essai, farce, fiction traditionnelle aussi, le film emprunte à tous ces registres de discours pour ne tenir finalement qu’un seul fil : le flux de pensée et de gestes de son personnage-héros, véritable toupie en roue libre dans un Paris devenu schizophrène où plus personne ne fait ce qu’il dit (transcrire en actes les valeurs universalistes de la devise) et où personne ne nomme ce qui est fait (une politique d’État xénophobe et raciste soutenue par une population endormie).

À travers, entre autres, le couple d’Émile (Quentin Dolmaire) et Caroline (Louise Chevillotte), c’est le portrait d’une France qui se trahit que dresse Nadav Lapid. Quand Yoav frappe à la porte, les deux jeunes gens commencent par ne pas lui répondre ou peut-être ne pas l’entendre. Mais la générosité dont ils font preuve ensuite ferait presque oublier cette première non rencontre. L’un et l’autre apparaissent par magie devant le corps inerte d’un Yoav glacé, dont l’état les fascine avant de les affoler. Est-il mort ou vivant ? Ils le raniment avant de le transporter chez eux où ils l’habillent, le nourrissent et lui proposent de le loger.

Les choses seraient belles s’il n’y avait que ça mais l’intelligence de Lapid est de creuser cette générosité pour en débusquer le cœur vicié. Et passée la première demi-heure, l’érosion devient manifeste. Émile, héritier dandy, écrivain à l’encre sèche, n’a guère plus à donner que son argent dont la fonction peut être d’aider autant que de se débarrasser de l’autre quand il devient problématique. Quant à Caroline, la jeune femme ne tarde pas à convertir l’érotisme ambiant de la présence de Yoav en une liaison adultère qui la libère de la relation bourgeoise dans laquelle elle semble enfermée. L’une des répliques les plus cruelles du film sort d’ailleurs de sa bouche lorsqu’elle dira à Yoav, beaucoup plus tard dans le film : « Quand je t’ai vu dans la baignoire, j’ai su tout de suite que je coucherais avec toi », nous renvoyant, nous spectateurs, à notre propre fascination pour ce corps aux proportions rêvées. Le pendant de cette réplique est peut-être à chercher dans cette longue scène de casting où le corps de Yoav, qu’on a épié comme elle, est cette fois supplicié devant nous, le directeur de casting (Christophe Paou) demandant au jeune homme toutes sortes de poses qui sont le vrai visage d’un rapport à lui pornographique qui était peut-être là, chez le couple bourgeois, dès la première rencontre.

Il y a, dans ces rapports, quoi que de manière plus subtile, un coup porté à notre bonne conscience au moins aussi fort — si ce n’est plus — que ceux de scènes plus ouvertement critiques, à l’image des entretiens en vue d’obtenir la nationalité que mène Léa Drucker. Dans les deux sessions successives, la virulence de Nadav Lapid prend les contours de la farce et les dialogues sont parmi les plus drôles qu’on ait vus depuis le début d’année.

En variant ainsi les tons et les registres, le réalisateur place finalement le spectateur dans un état de suspension critique, de très grande disponibilité, à la fois à l’affût du sens et toujours quasi-sidéré par une narration imprévisible.

Peut-être, alors, les regrets qu’on ne peut s’empêcher d’éprouver quand tombe le générique sont-ils dus à la hauteur de vue du cinéaste tout le reste du temps. La fin du film provoque en effet un certain malaise qui résulte pour une part de l’effet coup de poing du discours tenu par le personnage principal et par la triste confirmation du diagnostic de ce dernier quand la porte lui est définitivement claquée au nez. Mais le malaise persistant vient aussi de ce que la mise en scène de Nadav Lapid se range finalement tout à fait derrière son personnage, renonçant à la liberté qu’elle semblait s’être donnée d’abord, liberté de ne jamais rester là où on l’attendrait.

Précisément, on regrette que Nadav Lapid ne dépasse pas la démonstration que son héros inflige aux Français qui l’accueillent et qui, certes, nous frappe au cœur, Parisiens et Français, mais a aussi ses travers, notamment pour ce qui est du regard porté sur Israël, nation honnie que le héros raye très tôt de son horizon alors même que le combat qu’il croit pouvoir mener ici mériterait autant de l’être là-bas. Bien entendu, il est question chez lui d’une détestation viscérale de ce qu’est devenu son pays et on serait mal placé de juger la morale et les affects d’un personnage qui a ses raisons — nombreuses — de fuir d’où il vient. Il n’en demeure pas moins que l’intransigeance de sa critique du pays natal participe du même idéalisme que celui qui fait chercher « La France, ses valeurs, sa devise, son humanisme ». Et lorsque cet idéalisme-là vole en éclats contre la porte — haussmannienne — de la réalité, c’est seulement sur ce que devient la France qu’on pleure. Jamais sur Israël.

Synonymes de Nadav Lapid. Scénario écrit avec Haïm Lapid. Produit par Saïd Ben Saïd et Michel Merkt. Photo de Shaï Goldman. Montage d’Era Lapid, François Gédigier et Neta Braun. Son de Marina Kertész, Sandy Notarianni et Christophe Vingtrinier.
Avec Tom Mercier (Yoav), Quentin Dolmaire (Emile) et Louise Chevillotte (Caroline).
2h03. Scope.
France. Israël. 2019. Ours d’Or (meilleur film) au Festival de Berlin 2019.

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