Blanche comme Neige, d’Anne Fontaine

par Lamara Leprêtre-Habib

REGARD MASCULIN

Le dernier film d’Anne Fontaine est très décevant parce qu’il ne tient pas la promesse faite à l’ouverture de revisiter le conte des frères Grimm. Au lieu d’une adaptation assumant la singularité d’un point de vue sur une matière devenue au fil du temps propriété collective, la cinéaste propose une transposition léchée, sans aspérités, et dont le potentiel de résonance se révèle inexistant. Trois ans après le beau film Les Innocentes, elle passe cette fois complètement à côté de ce qu’elle entreprend.

Les vingt premières minutes sont pourtant plaisantes, le film s’offrant comme pur jeu fictionnel autour d’un antagonisme basique. Soit Isabelle Huppert, patronne d’un hôtel de luxe hérité de son défunt mari et jalouse d’une belle-fille (jouée par Lou de Laâge) qui a le malheur d’avoir tapé dans l’œil de son amant, Charles Berling. La marâtre décide donc de faire disparaître la jeune femme qui parvient à échapper à sa ravisseuse pour se réfugier à l’écart du monde, dans un Vercors édénique. Le point de départ est simple, on pourrait dire vieux comme le monde, et permet en théorie tous les écarts possibles.

Le parti pris d’Anne Fontaine, à partir de là, met peu de temps à devenir clair. Le trajet de sa Blanche Neige sera un parcours d’émancipation sexuelle. Celle qui se définit comme une « page blanche » découvrira la sensualité et le sexe dans le microcosme où elle a atterri, entourée d’un panel d’hommes aux profils contrastés. Voilà pour l’idée — ou « le concept » : revisiter Blanche Neige en dérivant du cadre initial un récit d’émancipation, l’histoire d’une découverte de la chair.

Or, de l’idée, il reste peu de chose in fine et ce qui surnage est pour le moins problématique. Sur l’apprentissage du plaisir, d’abord, on regrettera que celui-ci se résume à coucher ici et là mais que rien ne soit creusé ni du plaisir féminin ni du plaisir de cette femme-là. Car rien n’est dit et peu montré de ce que peut être la découverte et l’apprivoisement du corps mâle par cette jeune femme à la beauté virginale donnée comme parfaitement ignorante de l’émoi que son aura — qui se résume ici à sa plastique — peut provoquer. Elle est belle, l’ignore, le découvre et est censée en jouer. Le premier problème, d’ordre narratif, est qu’elle paraît toujours à la remorque du désir masculin qui se porte sur elle quoi qu’elle fasse et où qu’elle aille. Le second problème, plus grave, est d’ordre directement esthétique. La main d’Anne Fontaine-cinéaste reconduit en effet, du début à la fin du film, la passivité féminine au plan de la mise en scène. Blanche Neige est regardée, elle est même épiée, mais de son regard à elle on ne sait rien.

Abdellatif Kechiche a donné, l’an dernier, avec Mektoub My Love une leçon de cinéma sur ce que peut être la représentation de la naissance d’un regard. Avant lui, et dans un autre registre, Pascale Ferran a montré ce que peut-être l’apprentissage du corps dans Lady Chatterley. Anne Fontaine, elle, tourne son film en faisant fi de ce qui devrait pourtant — car c’est ce qu’elle prétend et croit sans doute avoir fait — être le souci premier de sa mise en scène : la naissance du regard sur soi de la jeune Blanche Neige, l’affranchissement des chaînes qui l’enserrent, celles de sa marâtre — le conte originel — et des hommes qui la convoitent — le projet d’Anne Fontaine. Dans Blanche comme Neige, on se retrouve en plein « male gaze » pour reprendre le concept forgé par Laura Mulvey dans son article « Plaisir visuel et cinéma narratif » (1975). Le « male gaze », c’est la notion caractérisant, au cinéma, l’objectivation voyeuriste subie par la femme.

Mulvey écrit :

« Au premier regard, le cinéma semblerait éloigné du monde inconnu de l’observation clandestine d’une victime non consciente et sans volonté. Car ce qui est vu à l’écran est volontairement montré. Mais la masse de films grand public, et les conventions à l’intérieur desquelles ils ont consciemment évolué, dessine un monde hermétique et inamovible, se défilant de façon magique, indifférent à la présence du public, reproduisant un sentiment de séparation et jouant avec ses fantasmes de voyeur. De plus, l’extrême contraste entre l’obscurité de la salle (qui isole aussi les spectateurs les uns des autres) et la luminosité des formes et des lumières sur l’écran contribuent à donner l’illusion d’une séparation permettant le voyeurisme.

Bien que le film soit montré pour être vu, les conditions de projection et les usages narratifs donnent au spectateur l’illusion d’observer un monde privé. Parmi d’autres choses, la place du spectateur au cinéma consiste, de manière flagrante, à refouler ses propres tendances exhibitionnistes et à lui permettre de projeter son désir refoulé sur les acteurs. »

Et plus loin :

« C’est la place du regard, la possibilité de le faire varier et de l’exposer, qui définit le cinéma. C’est ce qui différencie le potentiel voyeuriste du cinéma du strip-tease, du théâtre et d’autres spectacles. Allant au-delà de la simple exposition d’une belle femme, le cinéma construit la façon dont elle sera regardée à l’intérieur du spectacle lui-même. Jouant de la tension entre le film comme contrôle du temps (montage, narration) et de l’espace (montage, changement de lieux), les codes du cinéma créent un regard, un monde, un objet, et par là même une illusion propre à susciter le désir. » (cf. bas de page)

Dans Blanche comme Neige, ce qui dérange est précisément l’usage qui est fait des « codes du cinéma » et « le regard » que le film contribue à fabriquer. Car ce regard n’est ni plus ni moins qu’un regard voyeur, objectivant d’un même coup le personnage et l’actrice qui l’incarne alors même que le scénario est supposé raconter une émancipation, une « subjectivation ».

Dans un cas pareil, le plus intéressant est bien sûr de chercher à comprendre comment le film peut se trouver à ce point en contradiction avec le projet qu’il se donnait. Identifier le premier raccord regard sur la jeune femme permet d’esquisser une réponse. La première fois que Claire apparaît dans le regard d’un autre personnage, ce n’est pas dans les yeux d’une femme mais dans ceux de sa belle-mère qu’elle est prise. Depuis une des chambres de l’hôtel qu’elle dirige, Isabelle Huppert observe celle qui est son employée et sa belle-fille. Profil d’Huppert à la fenêtre, depuis l’intérieur de la chambre — Raccord — Plongée depuis la fenêtre sur Lou de Laâge au travail au bord de la piscine. La première fois qu’elle est objet, c’est dans les yeux d’Huppert qu’elle l’est. Et ce plan est le premier indice de la manière de regarder la belle femme que construit le film. Ce n’est donc pas, d’abord, dans le regard de l’homme que le personnage est objet mais dans celui de la femme. Et les regards masculins qui, plus tard, se portent sur la jeune femme, ne font que seconder un regard « passivant » ou « objectivant » qui est initialement féminin.

Face à ce qui est d’abord une donnée narrative imposée par l’histoire — par le conte en l’occurrence —, le propre du cinéma réside dans « la possibilité de faire varier (le regard), de l’exposer ». Le travail d’une mise en scène responsable, au cinéma, consiste à (re)construire le regard du spectateur. Dans Blanche comme Neige, ce qui se produit n’a rien à voir : le spectateur se trouve mis en position de s’identifier au regard voyeuriste de l’homme lui-même relai d’un regard voyeuriste féminin.

Et c’est en vain qu’on attend, dans cette position coupable, que notre regard nous soit renvoyé, et qu’à son tour la jeune femme (nous) regarde. En vain car même quand la marâtre est défaite, c’est depuis la place où elle nous a installés qu’on continue de regarder l’innocente belle-fille. Cède-t-on à la facilité en disant que, par défaut de mise en scène et via son actrice homonyme, Anne Fontaine reconduit en même temps le regard d’Huppert et celui du père ? Peut-être. Il reste que, devant le supposé parcours d’émancipation de son héroïne, la cinéaste donne davantage satisfaction à ceux dont l’œil est grassement libidineux qu’à celles qui voudraient suivre — en dehors de la salle — le même chemin. Si le film se veut être un exercice ludique, on se doit de dire qu’il s’apparente à une invitation faite au spectateur à assister à un jeu pas très drôle et surtout d’un autre âge.

l’article « Visual pleasure and narrative cinema » de Laura Mulvey, publié en 1975 dans le n° 16 de la revue britannique Screen, et considéré comme fondateur des études féministes du cinéma : traduit, en deux parties, ici puis .

Blanche comme Neige de Anne Fontaine, écrit avec Pascal Bonitzer et Claire Barré. Décors d’Arnaud de Moléron. Photographie d’Yves Angelo. Musique de Bruno Coulais. Montage d’Annette Dutertre. Produit par Éric et Nicolas Altmayer et Philippe Carcassonne.
Avec Lou de Laâge, Isabelle Huppert, Charles Berling, Damien Bonnard, Jonathan Cohen, Vincent Macaigne et Benoît Poelvoorde.
1h52. France.

(publié le 23 avril 2019)

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