Doubles Vies, d’Olivier Assayas

par Lamara Leprêtre-Habib

[bloc notes] 
« CACHEZ DONC CE HORS-CHAMP… »

Le dernier film d’Olivier Assayas, Doubles Vies, porte en lui quelque chose de peu aimable. On peine à comprendre ce qui intéresse vraiment Assayas dans ce quadruple portrait de Parisiens (Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne et Nora Hamzawi) gravitant dans le monde de l’édition. Son regard paraît étonnamment étriqué — faussement mordant, d’abord, puis de plus en plus complaisant, jusqu’à être, finalement, sans distance. Ces bourgeois, dont le capital est d’abord culturel, ne semblent pincés que pour être mieux caressés ensuite. Mais le problème du film n’est pas tout-à-fait là. Assayas peut bien filmer qui il veut, il n’y a ni sujets ni personnages qui n’aient droit de cité et la justesse du regard est la seule chose qui compte. Or c’est justement le regard porté qui est gênant. On n’attendait pas d’Assayas qu’il se transforme en satiriste façon Chabrol — ce qu’il n’a jamais été — mais pas non plus que la mollesse qu’il met à traquer les travers de ses personnages se double d’une réticence sans ambiguïté quand il s’agit de donner une place aux divers « hors-champ » pourtant appelés par le film.

Les « hors-champ », c’est tout ce qu’un film inscrit en négatif, dans son revers. Comme la caméra qui, quand elle est braquée dans une direction, ne filme pas dans la direction opposée, un film éclaire, en la circonscrivant, une portion de réalité et pas une autre. Montrant ceci, on ne montre pas cela. Et ce qu’on ne montre pas — « le hors-champ » — résonne toujours, quoiqu’avec plus ou moins de force, comme écho de ce qui est montré. On peut penser que sélectionner et circonscrire se fait toujours au détriment de ce qui reste dans l’ombre. Et c’est ce qui se passe en effet dans les mauvais films. Mais les films réussis font envisager les choses sous un tout autre jour : au contraire de couper l’histoire x ou le plan y du reste de la réalité, la circonscription inhérente au « processus de monstration » fait du visible la caisse de résonance de ce qui reste hors-champ — hors-champ qui, dans les meilleurs films, s’impose avec plus de force et de présence que l’apparent. Dans le cas du dernier Assayas, le problème n’est pas que sa caméra montre ceci plutôt que cela mais qu’elle montre ceci en cachant cela. On trouve en effet, dans Doubles Vies, un geste récurrent de disqualification de certains hors-champ qu’Assayas expédie systématiquement d’un revers de main.

De quels autres champs s’agit-il ? De la jeunesse, de l’hétérogénéité sociale et politique et de la province principalement — maintenues systématiquement dans la coulisse. Et ce, contre le mouvement naturel que le film suivrait s’il allait au bout de sa cohérence. On ne peut pas comprendre, par exemple, que le personnage de Laure (Christa Theret) ne soit jamais poussé plus loin que la caricature d’arrivisme qu’il représente. Alors qu’elle est la plus jeune de tous les personnages, elle n’est montrée que sous un seul angle et se transforme en figure monolithique, quasi-robotique, bonne à deux choses seulement : débiter des statistiques et faire l’amour. Libre à Assayas de montrer une jeunesse aux travers plus dangereux que ceux de la génération des aînés. Mais pour le faire avec justesse, il faudrait qu’un cas soit fait de ce que la jeunesse porte malgré tout de dissonant. Si le film était rigoureux, il se ferait un devoir d’investiguer un minimum la nouveauté sur laquelle les protagonistes passent leur temps à deviser en en pointant les risques réels ou supposés sur l’avenir du livre. Or le film refuse systématiquement de se pencher sur l’hétérogène contre lequel il butte.

On retrouve le même parti d’Assayas avec ce qui est hors du champ sociologique qui l’occupe. Avec le personnage de Valérie (Nora Hamzawi), assistante parlementaire, quelque chose d’un ailleurs pointe à nouveau son nez : la province, la question sociale peut-être, en tout cas des préoccupations autres que celles du milieu littéraire. Un déplacement hors de Paris a d’ailleurs lieu, mais rien n’en est montré. Le film se structure pourtant en accordant à chacun de ses quatre personnages quelques séquences seul. À chacun, sauf à celui-ci, donc. C’est pourtant Valérie qui semble la plus à même de nous faire entrevoir autre chose, un ailleurs qui, par contraste, viendrait affiner le propos d’Assayas, le clarifier, en mesurer la subtilité ou au contraire la grossièreté.

On se retrouve donc devant un film qui fait effort pour évacuer toute forme de dehors alors même qu’il est de la nature du cinéma d’intégrer continuellement le hors-champ. Il en résulte un film en forme de bulle gorgée de mauvaise foi où l’organique — qui devrait laisser éclore toutes les pointes de hors-champ — est remplacé par l’idéologique — l’exclusion péremptoire et auto- ou auteu-ritaire des pans d’une « réalité » qui déplaît. Tout doit finalement passer par Assayas, rien ne lui échapper, et c’est à un jeu en solitaire qu’on assiste : un cinéma retranché derrière des certitudes, refusant catégoriquement de faire entrer dans son champ ce qu’il feint pourtant de susciter — la distance critique indispensable à la nuance. Tout ce qui rendrait le rire démocratique est exclu. On n’a le droit de rire qu’à la condition qu’Assayas nous y autorise, c’est-à-dire jamais par nous-mêmes, ceci témoignant, finalement, d’une vraie absence d’humour.

Comment qualifier le geste cinématographique derrière Doubles Vies, sinon de sournois ? Et comment ne pas mettre cette sournoiserie au compte d’une attitude méfiante vis-à-vis de son dehors, méfiante vis-à-vis de la nouveauté comme le sont les personnages, méfiante de ce qui est hétérogène, c’est-à-dire Autre, une attitude « épidermiquement » conservatrice ? Après quoi Assayas court-il donc dans son dernier film ? Ce qu’on en perçoit, c’est en tout cas un plaisir certain à filmer un ordre pensé comme le seul qui vaille et une résignation satisfaite à ce que rien ne change. Qu’y a-t-il de drôle là-dedans ? Pas grand-chose. C’est même plutôt à pleurer quelques années seulement après Sils Maria.


>>>> Sils Maria d’Olivier Assayas (2014)

(publié le 1er avril 2019)

 

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