Ma vie avec John F. Donovan, de Xavier Dolan

par Lamara Leprêtre-Habib

(Bloc-notes)

Ma vie avec John F. Donovan, le dernier film de Xavier Dolan, pose les mêmes problèmes que le précédent en termes de mise en scène. Car comme dans Juste la fin du monde (2016), le regard sur ce qui est filmé est étouffant et laisse peu ou pas de place à l’émotion. Dans l’adaptation du texte de Jean-Luc Lagarce dont la puissance invitait pourtant à la retenue, Dolan enserrait les comédiens dans des cadres réduits et multipliait les figures de style pompières. Comme si la langue, les personnages et les situations pré-existants ne suffisaient pas à émouvoir, Dolan travaillait à intensifier à tout prix sa matière quitte à la dévitaliser en donnant l’impression de ne pas voir l’or qu’il avait dans les mains. Dans Ma vie avec John F. Donovan, la mécanique et la même et la justesse de l’argument se perd sous un feuilleté — un pailleté conviendrait mieux à l’esthétique Dolan — qui s’avère finalement indigeste. Au cœur du film, les motifs redondants se multiplient sans qu’aucun ne soit creusé comme il se doit. Il n’y a qu’à considérer l’évocation des rapports mère-fils (sans doute ce qu’il y a de plus intéressant dans le film) pour s’en convaincre. Susan Sarandon et Natalie Portman incarnent deux mères sur la brèche dévouées à des fils qui le leur rendent plus ou moins bien. Les deux actrices confirment qu’elles comptent parmi les actrices américaines les plus talentueuses et incarnent des figures dont on se dit qu’à elles seules, elles suffisaient à bâtir un beau film. Car tout ce qu’il y a en plus paraît vraiment vain. Le film n’apporte rien d’original aux autres motifs qu’il traite : rien de neuf sur les malheurs de la star adulée, rien de neuf sur la solitude de l’enfant en quête de modèle, rien de neuf, non plus, sur la difficulté à accepter et faire accepter ce qu’on est — infiniment mieux traitée dans Laurence Anyways(2012). Bref, rien, ici, qu’on n’ait déjà vu, mais ce sentiment désagréable d’être tirés des sentiers balisés du cinéma le plus commercial d’une manière purement artificielle, sentiers rebattus desquels, pourtant, le film ne dévie jamais pour ce qui est du parcours de pensée qu’il offre au spectateur et qui, lui, s’approche tout de même dangereusement de la guimauve lénifiante que A Star is born (Bradley Cooper, 2018) ne nous servait pas plus mal récemment.

Le problème que pointe alors le film, dans la lignée de Juste la fin du monde, est celui de la générosité de Dolan qui paraît s’émousser au fil du temps. Car il se dégage de Ma vie avec John F. Donovan l’impression qu’un rétrécissement est à l’oeuvre sous l’apparence de la profusion et du don. Et le cinéma de Dolan, depuis deux films, ne sort plus de son système sclérosant. La multiplication des intrigues et leur complication artificielle traduit ici une indifférence au spectateur sommé de s’attacher à des personnages brossés superficiellement et pressurisés par la mise en scène dès qu’ils se mettent à vivre. Quoi dire de séquences entières où la musique sur-signifiante écrase une voix off qui elle-même couvre des images qui mériteraient d’être regardées calmement ? Peut-être que cette façon de raconter les histoires, par son manque de confiance dans le pouvoir de la soustraction et de l’épure en mise en scène, par une obsession de la forme opératique comme seule vectrice de l’émotion, et par une forme de complaisance dans la pose ; que cette façon de raconter les histoires, donc, fabrique en fait de l’indifférence et n’est sans doute plus très différente des blockbusters que l’industrie américaine livre semaine après semaine. 

Au départ, pourtant, le film promettait d’être une plongée dans le temps et la mémoire digne de Mankiewicz ou d’Almodovar. C’est à eux que le nappage de différentes couches de flashbacks — raccordées au présent de l’entretien sobre entre l’enfant devenu adulte et la journaliste — faisait penser. Une plongée dans le temps ou plutôt un examen des effets du temps sur le présent, dans un perpétuel aller-retour en quête de la bifurcation qui libèrerait le personnage de l’emprise du temps Mais le film de Dolan ne s’aventure pas tellement sur ce terrain-là. Son héros raconte sans paraître véritablement affecté par un passé dont il est aussi libre en commençant l’entretien que lorsqu’il en sort. Le récit  qu’il livre du passé a donc peu de prise sur son présent. C’est pourtant à lui — le présent — qu’on est ramené à la fin, comme pour nous indiquer que quelque chose a changé. Mais que s’est-il vraiment passé et qu’a provoqué cette plongée dans le temps ? Cette double question est laissée sans réponse quand s’achève ce qui reste comme un film illustratif et assez dévitalisé.

Ma vie avec John F. Donovan (The Death and Life of John F. Donovan), de Xavier Dolan. Écrit par Xavier Dolan et Jacob Tierney. Photo de André Turpin. Montage de Xavier Dolan et Mathieu Denis. Musique de Gabriel Yared. Produit par Xavier Dolan, Nancy Grant, Lyse Lafontaine et Michel Merkt.
Avec Kit Harrington (John F. Donovan), Natalie Portman (Sam Turner), Jacob Tremblay (Rupert Turner, 11 ans), Susan Sarandon (Grace Donovan), Ben Schnetzer (Rupert Turner, 25 ans)  et Thandie Newton (la journaliste). 
2h03
Canada. 2019.

>>   voir : Mommy (2014) et Juste la fin du monde (2016)

(23 mars 2019)

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