Les Estivants, de Valeria Bruni-Tedeschi & Deux fils, de Félix Moati

par Lamara Leprêtre-Habib

SIMPLES SPECTATEURS

Les Estivants, le nouveau film de Valeria Bruni-Tedeschi et Deux fils, le premier de Félix Moati n’ont apparemment pas grand-chose en commun mais ont produit sur moi la même indifférence dont l’élucidation n’est pas si évidente. Les films n’ont en effet rien de repoussant a priori et leurs ouvertures respectives sont prometteuses. D’un côté, le double échec d’Anna (Valeria Bruni-Tedeschi), à la fois sentimental (elle est quittée par Luca, l’acteur qu’elle aime) et professionnel (le CNC ne soutient plus ses films), au moment de retrouver, dans la propriété familiale de la Côte d’Azur, un microcosme qui l’étouffe. De l’autre, les crises existentielles conjuguées de Joseph (Benoît Poelvoorde, qui perd son frère et décide d’assumer qu’il se consacrera désormais à l’écriture), et ses fils Joachim et Ivan (Vincent Lacoste qui bloque sur sa thèse de psychiatrie et n’arrive pas à se remettre de ses peines de cœur, Mathieu Capella en crise mystique qui ne parvient pas à se faire aimer d’une camarade de classe). Soit, donc, des personnages en situation critique, avec dans les mains des boules de nœud(s) à résoudre qui devraient les rendre attachants ou du moins susciter de la curiosité.

Or, très vite, se produit dans un cas comme dans l’autre la désagréable sensation de rester spectateur. On est à l’extérieur d’un aquarium dans lequel, sans doute, quelque chose boue, mais qui, de là où on est, laisse impassible. Ça bouge, ça parle, ça avance un peu, mais on reste dehors. On n’est, bien sûr, jamais acteur devant un écran, mais une position tierce émerge parfois, position dans laquelle l’acteur deviendrait quelque chose comme un intermédiaire, un envoyé en terres étrangères, transportant nos émotions pour les connecter à des milieux, époques, situations qui nous sont a priori étrangers. Et le cinéma, ce faisant, a le don de pouvoir nous relier (ou au moins nous faire sentir la possibilité du lien) entre nous et l’Autre. Autre monde, autre époque, autre sensibilité. Inutile d’être plus lyrique pour dire qu’ici les émotions restent détachées des devenirs possibles des personnages.

Sans réécrire les films, on se doit de se demander ce qui les aurait rendus plus attachants, plus émouvants.

Dans le cas du film de Moati, on peut questionner la pertinence de l’ouverture sur un décès (celui de l’oncle) qui n’a qu’un impact minime sur les conflits des trois personnages. Le père écrit déjà et se décide seulement, à cette occasion — mais quel est le rapport ? — à le dire à ses deux fils. Et encore, cette annonce est-elle déflorée par la découverte fortuite faite par Ivan sur qui la mort de l’oncle n’a pas plus d’impact que sur son frère Joachim. Si l’on regarde leurs trajets par la suite, on est est étonné de voir qu’ils restent en position quasi-stationnaire : de tout le film, Poelvoorde ne fait que présenter son livre qui est finalement refusé par son éditeur, tandis qu’Ivan, le plus jeune fils, réussit à séduire la fille convoitée — qu’il drague sans crainte dès le début. Sans doute est-ce Joachim (Vincent Lacoste) qui évolue le plus : plus que la thèse, son vrai drame est de ne pouvoir se remettre de sa rupture. La rencontre avec Esther (Anaïs Demoustier, qui est un peu pot de fleurs ici) lui permet de commencer une nouvelle histoire et réaménager finalement ses souvenirs douloureux. Mais, alors, pourquoi ne pas avoir montré la rupture pour nous rendre plus palpable une détresse qu’on doit ici déduire ? La volonté probable d’être elliptique pour être subtil, oblige à faire passer l’essentiel par des mots qui ne parviennent pas à compenser ce que la chair et les corps ne portent pas. Car la parole n’est pas ici traitée comme elle peut l’être chez Woody Allen — la référence implicite — pour qui parler est un véritable sport engageant tout l’être des personnages. Ici, on parle, on fait de belles phrases — les dialogues co-écrits avec Florence Seyvos sont souvent percutants — mais tout est égal c’est-à-dire sans relief.

Dans Les Estivants, on voit la rupture infligée à Anna dès l’ouverture, mais le problème de la suite de cette intrigue conductrice est de même ordre. Car après l’annonce par Luca qu’il ne veut plus d’elle, la position d’Anna reste stationnaire et on la retrouve, dans la dernière scène, dans la même position qu’au départ — c’est-à-dire larguée — à cette différence près que, noyée dans le brouillard de la réalité et de la fiction, elle semble maintenant s’en accommoder. Mais qu’est-ce qui l’a transformée ? Qu’est-ce qui fait du retour à la case départ autre chose qu’un tour sur soi-même un peu vain ? Le film a beau être découpé en actes, il est peu dramatisé, et la plupart des conflits stagnent.
Pas question ici d’être prescriptif et de dire qu’il aurait fallu rajouter du drame à tout ça. On peut toutefois soulever qu’en faisant le choix de creuser une situation critique plutôt qu’en raconter la résolution, les deux films ne se facilitent pas la tâche. Ce qu’ils perdent de dynamisme à dérouler une intrigue classique devrait se retrouver dans la rigueur à creuser une situation. C’est la seule condition pour qu’à l’intensité qu’on n’a pas par les péripéties et retournements se substitue l’intensité de portraits profonds, complexes, et justes — sinon vrais.

Au lieu de ça, les choses sont dites et dans le flot de paroles c’est souvent l’accessoire qui l’emporte. Chez Bruni-Tedeschi, on sent la volonté d’en faire un système pour moquer des personnages névrosés et ivres d’eux-mêmes (ce qu’est son Anna), mais ça ne tient pas longtemps. Même chose, au stade de frémissement, chez Moati, le film ne tranchant jamais — comme l’aurait fait Allen — en direction d’un enfermement névrotique. Tout sonne alors un peu faux. On nous apprend que Vincent Lacoste veut devenir « le plus grand psychanalyste » mais on ne sait rien de ce qui l’anime en profondeur. On nous dit la tristesse du père mais elle n’est pas décrite. Et à côté de ça, les motifs imposés se multiplient : cigarettes et alcool à outrance, errances dans Paris de jour et de nuit et secrets entendus derrière la porte pour dynamiser l’intrigue. J’ai lu quelque part que le film « évitait les poses arty », et c’est vrai. Il n’en demeure pas moins qu’il alimente d’autres clichés d’un cinéma français pas moins à la mode : mélancolie dépressive légère, nihilisme bon ton, crise de foi et tentatives littéraires, canal Saint Martin et cours de latin, pour aboutir finalement à ce qui reste quand même le mielleux conventionnel qui n’a jamais cassé trois pattes à un canard : la déclaration d’amour des fils au père et du père aux fils.

On ne trouvera pas plus d’aspérités chez Valeria Bruni-Tedeschi où l’acidité du trait promise et qu’on lui a connue par le passé n’est plus au rendez-vous. L’ensemble paraît lissé, jusqu’à la mise en scène beaucoup plus sage que le tourbillon intérieur supposé des personnages.

Entendons-nous : ce ne sont pas de mauvais films, et on y prend un certain plaisir. Les dialogues sont bien écrits, les acteurs attachants, les décors jolis à regarder. Mais qu’en reste-t-il quelques heures après la séance ? Pas grand-chose. On met facilement en cause l’industrie du cinéma pour les produits stéréotypés qu’elle produit, on peut se demander si ces films-là ne viennent pas, à leur manière, remplir semaine après semaine, un moule qui leur pré-existe et qui les attend bien au chaud. Pas question de dire qu’à côté d’un cinéma articulé sur une grosse artillerie d’événements — disons un cinéma d’action au sens large — ne pourrait pas co-exister un cinéma de situation, aussi intéressant et dynamique que le premier. Quelques bons films français en ont d’ailleurs fait la démonstration ces dernières années. Il y en aurait sans doute beaucoup d’autres à citer mais on pense tout de suite à L’Avenir et Un beau soleil intérieur. Sans esbroufe, Mia Hansen-Love et Claire Denis y creusaient en profondeur des crises de personnages. Elles n’avaient, pour ça, ni besoin de les diluer dans la forme chorale (vers laquelle tend Les Estivants) ni de se protéger constamment derrière la blague. Les crises vécues par les personnages de Félix Moati (crises professionnelle, mystique, amoureuse) ne sont-elles pas celles qui laissent souvent sans voix ? C’est à cette question qu’on regrette le plus que la réponse de Deux fils ne soit pas plus nuancée.

***

Les Estivants, de Valeria BRUNI TEDESCHI. Scénario de Valeria BRUNI TEDESCHI, Agnès DE SACY et Noémie LVOVSKY, en collaboration avec Caroline DERUAS. Image de Jeanne LAPOIRIE, Montage d’Anne WEIL, Son de François WALEDISCH, Décors d’Emmanuelle DUPLAY, Musique de Paolo Buonvino. Produit par Alexandra HENOCHSBERG (Ad Vitam Production) et Patrick SOBELMAN (Ex Nihilo)
Avec Valeria Bruni-Tedeschi, Pierre Arditi, Valeria Golino, Noémie Lvovsky, Yolande Moreau, Laurent Stocker, Riccardo Scamarcio, Bruno Raffaelli, Marisa Borini, Oumy Bruni Garrel, Vincent Perez, Stefano Cassetti et Xavier Beauvois.
2h08.
France. 2019.

Deux fils, de Félix MOATI. Scénario de Félix Moati, avec la collaboration de Florence Seyvos. Image : Yves Angelo. Son : Charlie Cabocel, Antoine Baudouin, Agnès Ravez, Niels Barletta. Montage : Simon Birman. Musique : LIMOUSINE. Produit par Pierre Guyard (et Christophe Rossignon, Philip Boëffard, Ève François Machuel pour Nord-Ouest Films) et Patrick Quinet (Artémis Productions).
Avec Vincent Lacoste, Benoît Poelvoorde, Mathieu Capella et Anaïs Demoustier.
1h30.
France. 2019.

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