Une jeunesse dorée, d’Eva Ionesco

par Lamara Leprêtre-Habib

(Bloc-notes)

BAISERS GLACÉS

Le deuxième film d’Eva Ionesco souffre d’un manque d’incarnation. On peine à croire qu’il y ait vraiment quoi que ce soit de vivant sous les masques de ces plus ou moins jeunes dandys proclamant pourtant à qui veut l’entendre que la seule condition valable pour eux est une existence débridée, où tous les désirs, toutes les pulsions, tous les excès seraient non seulement autorisés mais érigés en lois.

On pourra d’abord penser que ce sont les contradictions des personnages et que, assez astucieusement, la mise en scène les pointe du doigt en désignant, au contraire du discours tenu, la rigidité des corps et la froideur des chairs. Mais ce serait ne pas voir que ni l’ouverture ni la clôture du film ne proposent de programme alternatif en contraste. Et de piquante et mordante que la mise en scène se devrait d’être vu le scénario, elle se contente d’offrir une retranscription de ce dernier assez plate et où absolument tout se vaut — la supposée sincérité et le jeu de masques, le désir réel et le désir joué, l’expression sobre et la parole sous drogues, les rires et les larmes — sans jamais que ce grand mélange ne provoque aucun vertige. L’absence de contraste est telle qu’il en devient difficile de discerner les arcs émotionnels des personnages. On se retrouve donc à essayer de restituer des intentions narratives tout en assistant à un cabotinage d’acteurs sur la scène d’un théâtre ni vraiment narratif, ni vraiment contemplatif.

Ça ne montre pas grand-chose. Ça ne raconte pas grand-chose. Ça flèche. Ça fait signe vers. Un dessin dans un coin = une vocation d’artiste ; un baiser et un bout de sein = une orgie ; un nom et une affiche en anglais sur un mur = New York. Là encore, on pourrait voir dans cette économie de l’absence, du renvoi, de la partie pour le tout, un travail avec la matière cinéma. Il faudrait pour cela que ce maillage d’indices soit brodé comme de la dentelle ce que ne font ni le scénario ni un montage étonnamment indulgent avec toutes les scories d’écriture.

Ce qui finit d’affaiblir le film est le sentiment d’un abandon du travail du rythme laissant ce dernier terriblement lâche. Il y manque du contraste, des ellipses, la confrontation de dynamiques de jeux ou de sentiments vraiment antagonistes. Au lieu de ça, tout coule dans la même direction et rires ou larmes laissent indifférents. C’est d’autant plus dommage qu’au sein de ces 1h52 il était possible de tailler dans les redites qui, à défaut d’installer le film dans un rythme proustien ou viscontien — ce vers quoi on ne doute pas qu’il cherche pourtant à tendre — le perdent, multiplient les points de fuite, sans qu’on ne sache plus vraiment ce qui nous est raconté ni qu’on s’intéresse assez à ce qui nous est montré. Est-ce le récit d’apprentissage d’une jeune femme se découvrant une vocation artistique au milieu de dandy imposteurs ? L’entreprise de destruction, façon Liaisons Dangereuses, d’une riche délurée (Isabelle Huppert) sur une jeunesse qui lui tourne le dos ? La fin d’un premier amour ? Un peu tout ça et un peu trop de tout ça pour qu’il en reste quelque chose de fort.

On regrette alors que le film n’assume pas quelque chose de plus radical. Par exemple en prenant le parti d’aller plus en profondeur dans la peinture de ce microcosme pseudo-libertin et en fait tout-à-fait malsain. C’est ce qu’avait fait Dumont dans Ma Loute (2016) qui avait le mérite d’affirmer un point de vue tranché sur son sujet. Inutile d’évoquer Proust et l’intuition que c’est par la perte de temps, par la langueur et le futile, c’est-à-dire aussi dans le minuscule, l’insignifiant, le détail, qu’on peut le mieux saisir le parfum d’un monde disparu.

Le vrai manque du film réside donc probablement dans l’effacement de son auteur et l’absence de relai d’un point de vue fort du côté des personnages. Le film s’ouvre sur la jeune Rose (Galatéa Bellugi) mais « son Michel » (Lukas Ionesco) lui est presque aussitôt collé dans les pattes. L’intimité qu’on perd avec elle, ce n’est pas dans les scènes de danse, de sexe ou de fêtes qui suivent qu’on la reconstruit. Elle est perdue et, assez vite, on assiste à tout ça en se répétant : Qui se souvient, qui regarde, qui vibre, qui se transforme dans cette histoire ? Et Galatéa Bellugi a beau être talentueuse, ce qui nous est montré de sa Rose n’est pas suffisant pour répondre.

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