L’Heure de la sortie, de Sébastien Marnier

par Lamara Leprêtre-Habib

[Bloc-notes]

6 + 1

Le précédent film de Sébastien Marnier, Irréprochable, avait été l’un des plus beaux, des mieux écrits et des mieux mis en scène de 2016. Le scénario de celui-ci patine tout le milieu du film, la dramaturgie se reposant sur l’exploitation de la possible paranoïa du personnage principal sans pour autant faire avancer l’intrigue. On est dans Take Shelter (J.Nichols, 2011) mais Pierre Hoffman (Laurent Lafitte) n’a pas assez à perdre ou ne se met pas assez en danger pour que les péripéties de sa relation aux 6 élèves surdoués (vol d’ordinateur, espionnage, découverte de fichiers vidéos cachés) soient jamais très prenantes. C’est peut-être qu’à vouloir échapper aux enjeux attendus de ce type de films (le prof mis à pied pour immixtion dans l’intimité de ses élèves, l’élève maître-chanteur, le conflit entre profs sur le traitement à réserver aux élèves, etc.) le film oublie que Lafitte aussi est en danger.

Plutôt que de manipuler franchement le spectateur, de nous faire entrer dans un point de vue pour nous en faire ensuite sortir brutalement, le film multiplie des plans destinés à faire douter de ce qu’on voit et d’où on le voit mais comme ils sont peu/pas situés, on ne sait pas trop sur quoi plane le doute : la santé mentale du prof ? l’atmosphère de cette région ? le climat dans cet établissement ? On ne sait jamais trop où on est, si on est avec Lafitte ou plutôt quand on l’est et quand on ne l’est plus. Son enquête sur les jeunes ados vire à l’obsession mais cette dernière patine et peine à se renouveler ou à grandir en intensité.

Les personnages secondaires, peut-être parce qu’on ne sait jamais si le film nous tient dans la tête de Lafitte, peinent à exister. En même temps, quelle place pourrait-il leur être accordée dans une telle structure narrative ?
Sentiment, donc, de passer à côté de ce qu’il y a sans doute de plus beau, à savoir la poignée de main finale de Lafitte et ces jeunes. Lafitte qui les rejoint dans leur vision du monde apocalyptique.
Mais alors quoi ? Le film était-il censé dessiner secrètement le « parcours initiatique » de cet homme vers le nihilisme et l’acceptation d’une fin imminente et inéluctable ? S’est-il, lui aussi, habitué peu à peu à une acceptation stoïque et totalement masochiste, de la souffrance ?

Il y a un peu de ça, sans doute, mais de manière trop ambiguë pour que ne subsiste, à la fin, grand-chose de plus qu’une ambiance, un climat, une atmosphère viciés, malades, asphyxiés.

On se demande finalement où sont ses fantasmes à lui et quand ils se déchargent. La dernière scène, en forme de début de fin du monde (ou du moins de leur monde) avec l’explosion d’une centrale nucléaire, apporte peut-être une réponse. Où l’apocalypse serait le stade final du refoulement de toute forme d’énergie désirante. Finalement, le plus frustrant dans le film est de ne pas pouvoir répondre à cette question, c’est-à-dire de ne rien savoir de plus du personnage de Laurent Lafitte, acteur qu’on a pourtant vu hypnotique dans Paul Sanchez est revenu ! (P.Mazuy, 2018) mais qu’on retrouve ici étonnamment sous-exploité. Quel est son point de jouissance et de libération ? On en sait assez peu sur lui : c’est un vieux-jeune professeur, dans un de ses premiers postes à 40 ans ; il n’a pas terminé une thèse sur Kafka dont il parle comme d’un « mémoire » ; il est incapable d’aborder aucun des garçons qu’il désire mais peut épier, des heures durant, 6 élèves qu’il trouve étranges. N’est-il pas bloqué, en somme, dans un fonctionnement ado/post-ado qui, on le comprend à la fin, l’approche peut-être plus que quiconque de ces 6 jeunes ? Pour répondre certainement, il faudrait identifier plus que le film n’y autorise, le point de jouissance qui réunit ce groupe de 6+1. On sait, du côté des ados, qu’à l’effroi se mêle la sensation d’une délivrance très longtemps attendue. Mais de l’autre côté, qu’en est-il ? De quoi était-il prisonnier, lui, pour ne pas fuir à l’heure de l’apocalypse ? Manque alors, à ce huis-clos, pour dépasser l’exercice de style un peu vain, un hors-champ puissant qui permette d’en faire la caisse de résonance d’un espace géographique, politique, « climatique » aussi bien que mental, plus vaste. Peut-être alors le film en aurait-il été plus dérangeant, véritablement politique et, en tout cas, moins anecdotique.

[échos]

Take Shelter de Jeff Nichols
Melancholia de Lars Von Trier
Nocturama de Bertrand Bonello

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