Souvenirs de 2017 (2)

par LLH

2017 EN VRAC (2)

120 battements par minute de Robin Campillo, Numéro Une de Tonie Marshall et Tous les rêves du monde de Laurence Ferreira Barbosa

120 battements par minute, de Robin Campillo :

Émotionnellement convaincu mais théoriquement réservé, tel est l’état dans lequel je sors de la projection. Le film me convainc par la puissance des situations qu’il réussit à créer au présent, mais avec du recul il est rempli de manques qui me le rendent distant et assez froid. La puissance du présent, ce sont les deux gros blocs dont est constitué le film : les scènes d’AG en amphithéâtre, passionnantes, qui pourraient durer des heures ; l’agonie du personnage principal, le traitement, l’hôpital et la mort, rarement filmée aussi frontalement et avec autant de vérité : le corps mort sur le lit existe. La mort, omniprésente dans la première partie mais toujours cachée, éclate en quelque sorte dans la seconde et l’on peut difficilement ne pas être ému par la délicatesse, qui ne veut pas dire mièvrerie, avec laquelle tout est montré. Ceci posé, et les personnages défendant eux-mêmes l’idée qu’ils ne sont plus rien à part leur combat pour Act Up, leur relative absence de caractérisation par autre chose que la maladie a ses limites. J’en comprends l’idée théorique — montrer comment la maladie a tuer mais aussi permis de faire communauté — mais sur l’écran la relative plasticité des personnages empêche, je crois, de donner au film la portée à laquelle il aurait pu prétendre. Comme si Campillo, obligé par son sujet, avait renoncé au romanesque dans ce qu’il peut avoir de plus beau : un vecteur d’émotions. Comme si le sida, son omniprésence, suffisait à attacher le spectateur aux personnages. C’est évidemment le cas — comment ne pas être ému par ce combat dont on sait ce qu’il avait de désespéré ? — mais la retenue affichée par le scénario vis-à-vis du romanesque tend à mener le film du côté d’une sorte de reconstitution dont l’horizon seraient le documentaire et des images « vraies », au présent. Or sur ce terrain, forcément, la fiction se condamne à rester à la remorque, toujours battue. On pense alors à deux autres films. Eastern Boys (2013), le précédent film de Campillo, magnifique d’audace dans son écriture et qui n’hésitait pas, à plusieurs reprises, à prendre des virages inattendus, une sorte de sur-fiction dont le cinéaste n’avait alors pas peur qu’elle écroule l’édifice patiemment construit. Et, de fait, c’est tout l’inverse qui se produisait, les différents « chapitres » ou parties du film faisant progressivement monter celui-ci en intensité jusqu’à atteindre un point d’incandescence, créant à lui seul son territoire au sein du cinéma français. On pense aussi aux Témoins d’André Téchiné (2007), qui couvrait la même période de la naissance du sida et s’aventurait à dresser les portraits d’une demi-douzaine de personnages, tous affectés par la maladie du plus jeune d’entre eux, un jeune vingtenaire monté à Paris. Fidèle à ce qu’a toujours été son cinéma, Téchiné ne reculait pas devant le romanesque mais en faisait au contraire son allié pour atteindre au coeur. Pas comme compensation d’un manque d’ampleur de son sujet mais comme le supplément, qu’on peut juger indispensable, à la cristallisation des émotions.

Numéro Une, de Tonie Marshall

Fâché, et même très fâché par ce film qui, en cette période où fleurit le mot-clé #balancetonporc, atteste du danger d’un basculement d’une position féministe légitime (consistant à réclamer une égalité de droits et de traitement pour les femmes) à une position illégitime car belliqueuse consistant à reconduire, mais en en inversant les pôles, l’ancestrale guerre des sexes. Substituer, donc, à la domination masculine une domination féminine sans comprendre que le terme conflictuel n’est pas tant l’adjectif « masculine » que le nom « domination ». Et en la matière le film offre le pire de ce qui était possible de faire, mais qui est aussi totalement symptomatique de l’époque : un film « de femme », par une femme, sur les femmes, pour les femmes qui, sous couvert d’oeuvrer pour elle, reconduit la plupart des acquis du cinéma machiste (tant du point de vue idéologique que cinématographique). Sur le propos, on dira peu de chose si ce n’est que le film n’est, somme toute, que le biopic déguisé d’Anne Lauvergeon ou Laurence Parisot, dont les carrières peuvent effectivement être regardées comme des succès pour toutes les femmes, mais  dont la position finale, position de domination, ne peut pas ne pas être questionnée à son tour. EN 1983, Françoise Giroud disait : « La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente. » Je serais tenté de dire que la femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où le cinéma cessera de la regarder uniquement en la rapportant à l’homme pour la regarder en soi, comme un être libre. A cet égard, Lady MacBeth fait plus pour la cause des femmes que ce personnage d’Emmanuelle Blachey (Emmanuelle Devos, sous-exploitée) dont le parcours, les opinions et les choix ne sont jamais attaqués par la cinéaste, sous le prétexte — on ne peut s’empêcher d’y penser — que le faire reviendrait à discréditer la thèse générale. Car c’est un film à thèse et c’est là qu’est le problème. Il semblerait en effet que dans l’univers tel qu’elle le voit, Tonie Marshall considère la lutte contre l’homme prioritaire sur la dénonciation des mœurs d’un milieu, le haut patronat français, de ses pratiques et de son éthique. Au milieu d’un monde de machos, un vrai personnage féministe se serait habillé des « codes masculins », n’aurait pas hésité à déboulonner des femmes subalternes, se serait comporté, en somme, comme le font et l’ont fait Anne Lauvergeon et Laurence Parisot. Au lieu de ça, le film dresse le portrait d’une intersyndicale féministe, communauté solidaire où, sous le prétexte qu’on est une femme, existe une solidarité de classe qui, faut-il le rappeler à Tonie Marshall, n’existe pas.

Plus grave, le film s’empêtrant à défendre l’indéfendable, il finit par recourir à tous les vieux outils machistes consistant à laver le personnage de tout ce qui pourrait être aspérités, ambiguïtés, voire ambivalence, pour le ramener constamment aux attributs féminins les plus éculés, à savoir le trauma psychologique enfoui, qui pardonne tout, et l’aptitude à la douceur et à la bienveillance, ancestrale, cela va de soi. On se retrouve à tourner la tête du côté de la Claire Underwood de House of Cards, modèle du genre, ou vers Un beau soleil intérieur, sorti cette année, qui sur un argument de départ binaire (une femme rencontre des hommes) s’aventurait à risquer de sortir du cadre de pensée dominant pour poser, enfin, de vraies questions. Au lieu de ça, donc, Tonie Marshall s’arrête là où il est bon de s’arrêter : se réjouir de l’accession des femmes aux postes de pouvoir, quelles que soient ces femmes, quels que soient ces postes, quel que soit ce pouvoir.

Tous les rêves du monde, de Laurence Ferreira Barbosa :

Le portrait de l’adolescence dressé par le film est très touchant. L’état de flottement dans lequel est prise Pamela est très juste. Je ne vois pas l’adolescence, et encore moins aujourd’hui, comme l’âge d’une énergie de conquête incroyable mais beaucoup plus comme elle est montrée dans le film : une étape qui est d’abord un passage à vide, où la volonté n’est pas nécessairement formée et où les liens qui empêchent ne sont pas encore identifiés comme tels. Le rapport de Pamela à sa famille est dessiné de manière nuancée et donc bien plus réaliste que dans la plupart des films. Elle est dans un grand respect vis-à-vis d’elle et c’est peut-être ce respect-là qui l’emprisonne. Je crois qu’elle ne s’en rend compte qu’à la fin et c’est ce que je trouve le plus réussi. Ce n’est pas l’histoire de quelqu’un qui aurait une volonté, ni de quelqu’un qui chercherait une volonté dont le manque la mettrait en crise mais plutôt l’histoire d’une jeune femme qui découvre en chemin qu’elle veut quelque chose et qu’elle est indépendante.

La mise en scène de Laurence Ferreira Barbosa accompagne ce flottement de Pamela vis-à-vis d’elle-même : on est avec elle et en même temps toujours à une distance qui en fait presque un être fantastique. Les effets de montage (l’usage du ralenti), certains plans dissonants (une chouette !), et la musique aux accents merveilleux rappellent discrètement un autre film qui regardait lui aussi la jeunesse avec un oeil un peu différent : Swagger d’Olivier Babinet (2016), documentaire hybride, mi-social, mi-fantastique. Il existe une filiation entre le film de Ferreira Barbosa et celui de Babinet qu’il faudrait décrire mieux que je ne le fais.

Ce que Tous les rêves du monde interroge subtilement, c’est l’enchevêtrement de problèmes identitaires qui est propre à l’adolescence. Le parcours de Pamela (Pamela Constantino-Ramos) est  celui d’une libération des attaches premières (familiales, sociales, culturelles, géographiques) même si elles ne sont pas des chaînes. Le film repose finalement la question de ce que veut dire « se trouver » (fût-ce provisoirement), la cinéaste apportant de belles propositions pour y répondre, plus subtiles que ce qu’on voit ailleurs. Il faut souligner aussi que l’actrice principale, Pamela Constantino-Ramos, dont c’est le premier rôle, apporte quelque chose de très fort et montre ou plutôt rappelle que c’est aussi avec de nouveaux visages qu’on peut parler de ces sujets le plus justement.

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