Souvenirs de 2017

par LLH

2017 EN VRAC

L’Amant d’un jour de Philippe Garrel, Carré 35 d’Eric Caravaca et Dunkerque de Christopher Nolan

L’Amant d’un jour, de Philippe Garrel : 

Ce sont certaines images, qui restent, des mois après. La puissance de l’ouverture du film, par exemple, sur cette jeune femme de 23 ans effondrée, pleurant face caméra parce qu’elle vient de se faire quitter et qu’elle croit en mourir. Ce qui reste, c’est aussi la puissance de l’intrigue, nouée de manière quasiment mathématique, comme une équation, où deux jeunes femmes de 23 ans, l’une qui est sa fille (Esther Garrel), l’autre qui est sa dernière copine et accessoirement son élève (Loiuise Chevillotte), gravitent autour d’un prof de fac d’une cinquantaine d’années (Eric Caravaca). Mathématique et pour autant à l’inverse de la démonstration, car le film refuse toute morale tout en organisant, presque imperceptiblement, un savant jeu de rôles. Car il s’agit bien pour sa fille, et quoi qu’inconsciemment, de reconquérir une place auprès du père en évinçant une femme de son lit. Le scénario joue de ça sans avoir l’air d’y toucher, privilégiant l’intensité d’instants magnifiés par le noir et blanc magnifique de Renato Berta et la très grande précision de dialogues d’une justesse rare. Sur un argument schématique de comédie classique, Philippe Garrel réussit à faire vraiment exister des personnages et transmettre un souffle de vie très puissant.

Dunkerque, de Christopher Nolan : 

L’air de rien, le film de Nolan me semble marquer sinon un tournant, du moins une étape dans le cinéma d’action, et le sous-genre du film de guerre. Jusque-là, les auteurs qui s’y attaquaient prenaient toujours le parti, quelle que soit la force en soi de l’événement historique, d’en adosser le récit à une intrigue romanesque puissante. Il suffit de penser au dilemme structurant dans Il faut sauver le soldat Ryan (Spielberg, 1998), modèle du genre, à la fois film de guerre et film moral. Ça, c’était dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, la majorité de la production je crois, l’intrigue banale (X retrouvera-t-il Y à la fin de la guerre ? X réussira-t-il à rentrer à temps avant f événément) apparaissait comme un espèce de passe-droit pour pouvoir filmer de grandes scènes de bataille. Nolan, moderne, choisit de s’affranchir quasiment de toute intrigue. Il construit son film autour de trois strates de récit qui se croisent, chacune s’articulant autour d’un argument se déployant uniquement le temps de la bataille. Soit : trois soldats qui cherchent à embarquer depuis la terre sur un bateau en plein bombardements ; un plaisancier qui devance avec son fils et un de ses amis la future réquisition de son bateau ; trois pilotes d’avion britanniques chargés de prendre en chasse les avions allemands pour protéger les Anglais sur la plage de Dunkerque. Il ressort de cette simplicité une sensation d’immersion assez inédite, qui rappelle les meilleurs passages d’Il faut sauver le soldat Ryan. Le film est un exercice de mise en scène porté à son paroxysme, où tout ce qui paraît intéressé le réalisateur est la capacité de son outil à nous mener au cœur de l’événement, comme pour témoigner rétrospectivement de son intensité. Il construit, de ce fait, une sorte de docu-fiction immersif plus puissant émotionnellement que ce que propose la télévision et probablement plus vrai que ce que montre d’ordinaire le cinéma. Car en refusant d’adosser le film au destin d’un personnage qui servirait à traverser l’événement, Nolan peut se permettre de suivre trois intrigues lambda, que seules les nécessités de l’événement fondent (les seuls objectifs des personnages sont ancrés dans le temps présent de mai 1940 et l’espace de la plage de Dunkerque, du ciel de la côte et des flots de la Manche).

Carré 35, de Eric Caravaca :

Formellement parlant, le documentaire est tout à fait classique. On pourrait même dire pauvre. Mais c’est de cette pauvreté, de l’absence de toute emphase, de sa réduction à l’essentiel qu’il tire sa puissance. En l’occurrence, celle de mettre à jour un secret de famille par le moyen de l’interview filmée et de faire revivre sur l’écrans les traumas de la deuxième moitié du XXe siècle structurant le refoulé de l’esprit français, à savoir la présence française de l’autre côté de la Méditerranée et la re-migration européenne après les Indépendances. Une brèche familiale et historique est restée ouverte et le cinéaste, très simplement, fait le récit de sa plongée dans ce vide mémoriel. Avec pour seul moyen l’alignement méthodique des explications données par ses parents, rapidement contradictoires, le film crée un sentiment de vertige impressionnant, tel qu’on n’en trouve que dans les meilleurs thrillers. Qu’est-il arrivé à cette petite soeur dont on dit tour à tour, et sans ciller, qu’elle est morte à 4 mois puis à 3 ans. Comme enquête sur le refoulement et le déni, névroses structurantes d’une époque contemporaine schizophrène qui se gargarise du matin au soir de son travail de transparence, on ne fait pas mieux que ce film.

Publicités