Un beau soleil intérieur, de Claire Denis

par LLH

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J’ai vu peu de films en salle cette année, et davantage de rééditions que d’inédits. Vue de cette fin décembre, la liste des films découverts en 2017 est plutôt décevante. Quelques très beaux moments de cinéma émergent néanmoins.

Un beau soleil intérieur, de Claire Denis, est l’une de ces surprises, peut-être la plus marquante. 

Le film ressemble, dans son entreprise, à une suite de paris qu’auraient menés de front la réalisatrice et sa co-scénariste Christine Angot. Le premier pari, à l’écriture, consiste à assumer de renoncer à la sacro-sainte trajectoire du personnage. Les deux auteurs décident de manière anti-classique de creuser ou plutôt de déployer — car l’idée de creusement amène celle de progression, dont il n’est pas question ici — un affect en suivant un principe quasiment musical de reprise perpétuelle du même thème. Entre la première et la dernière scène du film, rien ne change donc dans la vie d’Isabelle (Juliette Binoche). Elle n’avance pas et le film, courageux dans sa forme, refuse de lui faire faire le tour de piste qui la ramènerait ultimement au point de départ. S’arrimant à la logique du personnage qu’elles portraiturent, Claire Denis et Christine Angot donnent au film la seule forme qui pouvait être cohérente. Elles accomplissent par là un geste de cinéma puissant, refusant de se laisser dicter une dramaturgie pré-établie qui aurait emmené le film ou du côté de la fable pessimiste (Isabelle pouvait s’en sortir, aurait pu s’en sortir, a failli s’en sortir mais revient finalement au point de départ) ou du côté du feel good movie (in extremis, alors que tout semblait s’y opposer, y compris elle-même, Isabelle finit par s’en sortir), dans deux territoires étrangers.

Ici, ni point de départ ni point d’arrivée, la chronologie est brouillée et tout ce qui compte est le présent de la scène avec l’Autre, cette lutte sourde pour dire ce qui est ressenti (qui reste informulable) et ce qui est voulu (qui n’est jamais su plus précisément que « être aimée »). Cette scène qui ne cesse de se répéter, Isabelle en est prisonnière mais résolument prisonnière. A l’image du visage que présente l’actrice sur l’affiche, le film fait de la névrose de son personnage (immaturité et masochisme émotionnels, absence de discernement) un lieu réjouissant dès lors qu’on décide d’y plonger au lieu de rester à sa surface. Y plonger, cela signifie accepter d’en triturer les symptômes, de les épuiser dans la durée. Cela revient à donner au cinéma un autre pouvoir que celui d’enchaîner les causes aux conséquences et les échecs aux tentatives. Ici, on est toujours dans l’échec, on creuse l’échec, on le scrute pour en voir tous les aspects plutôt que d’en relever seulement les effets. Il n’y a d’ailleurs que deux scènes de solitude pour Juliette Binoche, dont on peut se demander, puisque ce qui compte est la scène avec l’Autre, si elles ne sont pas de trop. Dans la première, elle pleure, seule, au milieu de son appartement, cherchant à se persuader qu’elle est en couple avec un homme dont elle est la maîtresse, « Je suis avec lui, je suis avec lui », avant de basculer avec la même facilité, vers l’opinion inverse : « Je ne suis pas avec lui ». Dans la seconde, elle trouve une respiration en peignant seule dans son atelier. Car Juliette Binoche est artiste, mais ici peu importe, car l’expression artistique n’est pas une échappatoire. De toute évidence, vu l’entrain mis à retrouver les hommes, elle ne peut pas exister seule.

Les types qu’elle croise sont souvent minables et dans n’importe quel film de propagande, on se serait fait un plaisir de transformer Binoche en Marianne sur les barricades entrant en guerre contre le sexe fort. On se serait fait un plaisir de faire une fois de plus du cinéma le lieu d’où parle l’idée dominante, la morale, toutes sortes de discours autres que le tissu vivant des relations vraies, avec ce qu’elles ont de laid, de moche à regarder et de désagréable à entendre. Très modestement, le film prend le réel pour ce qu’il est, l’examine. Là où il y a névrose, donc, le rire est omniprésent. Elle se fait écraser, le sait, y retourne et nous fait rire, comme peuvent le faire sous d’autres latitudes Woody Allen et Nanni Moretti. Isabelle ne milite pour rien ni personne, même pas pour elle-même dont elle est la pire avocate, c’est-à-dire aussi la plus sincère. Car contrairement à la plupart des films où le personnage disparaît derrière l’idée qu’il doit porter, ici, elle existe. C’est le portrait d’une obstinée qui n’abandonne pas. Elle ne renonce jamais à l’idée totalement névrotique qu’elle se fait de l’amour et qu’elle a visiblement passé du temps à mûrir quand on considère le point d’incandescence auquel on la retrouve, capable de passer en un instant du rire aux larmes, parfaitement claire avec l’impasse dans laquelle elle se trouve et pourtant résolue à continuer de s’aveugler.

Le deuxième pari tenu par le film serait donc celui de faire vivre son personnage indépendamment du discours dominant sur ce que doit être la femme indépendante, discours auquel on n’échappe plus. Comme si, au cliché de la femme fatale hystérique ne pouvait se substituer que le portrait de la working woman solaire, nouveau sous-genre du cinéma français, dans lequel se vautre magnifiquement cette année, et en reconduisant tous les clichés misogynes,  un film de femme, par une femme, sur une femme : Numéro Une de Tonie Marshall. Ici, au contraire, le film s’installe par-delà la problématique de genre pour scruter l’affect malade d’un personnage regardé pour ce qu’il a de singulier.

Pour autant, s’il se détourne de la niche dans laquelle on l’attendait, Un beau soleil intérieur ne renonce pas à sa portée métaphorique et parle bien au-delà de soi. Car le film, en ne cédant rien au symptôme, nous montre avec finesse comment et où il se déploie : à l’endroit du langage, comme chez Allen ou Moretti. Du début à la fin, on ne cesse de jacasser : partout, tout le temps. Le film est on ne peut plus bavard car la vérité de la situation de Binoche ne se situe pas dans le silence (où, là encore, on l’attendrait) mais dans cette parole incessante, envahissante, au milieu de laquelle elle se noie. Le troisième pari du film, c’est d’installer le non-dit ailleurs que dans le silence pesant d’agissements hermétiques. On se croirait bientôt revenu chez Rohmer qui avait compris que si la puissance du cinéma en général résidait dans la capacité d’une action et d’un geste à être les supports imagés de toute la psychologie humaine, celle du cinéma moderne pouvait aussi être dans le trajet inverse : à savoir la décomposition du dialogue, ou plutôt du bavardage. Il révélait ainsi que dire ne signifiait pas nécessairement bien dire et que la crise langagière au cinéma ne se limitait pas à la figure imposée du mensonge mais d’abord à l’ignorance des personnages sur eux-mêmes, à leur impossibilité de dire ce qui les traverse, ignorance et impossibilité faites mots (voir L’Amour l’après-midi, chef d’œuvre sur la question). Chacune des séquences du film est construite sur le principe suivant qui consiste, comme le recommandait Chabrol, à partir du cliché pour ne pas y arriver. Un cliché, donc : la maîtresse retrouve le mari adultère à la fin des vacances, l’héroïne désire monter dans l’appartement de l’amant, l’homme jaloux essaie de dissuader son ex de revoir un nouvel amant jugé bas de gamme, etc. etc. Et à partir de cette situation-type, la rencontre s’étire en longueur, laissant la parole se déployer dans ce qu’elle a de moins efficace, avançant, reculant, se contredisant, jusqu’à faire de cette impossibilité à communiquer le vrai sujet du film. Isabelle n’arrive jamais là où elle voudrait car jamais elle n’est capable de dire à l’autre ce qu’elle attend de lui. Et à la fin, c’est cette parole qui l’épuise. Dans l’une des plus belles scènes, l’héroïne se trouve à la campagne avec une caricature de groupe d’intellectuels-bobo qui se demandent si les paysans du XVIIe siècle avaient conscience de la beauté comme eux en ont conscience en 2017 quand ils déambulent en province. L’un d’eux rétorque que sans doute pas car vivant et travaillant-là, ils n’avaient pas le recul pour. Le dialogue est insupportable, Isabelle bout. Elle finit par pousser un cri animal et leur jeter au visage que « tout est à (eux) », qu’ils ont « tout envahi ». Ce cri en rappelle un autre, dans Pour le réconfort (V.Macaigne, 2017), quand l’un des personnages reproche à l’héritier de s’être toujours gavé sans pour autant être jamais repu.

Dans Un beau soleil intérieur, c’est l’endroit du langage qui est mis en question, comme rarement au cinéma : ces intellos-bobos font entrer le langage partout, tapissent le monde de mots, l’épuisent comme ils épuisent l’héroïne en cherchant à la détourner de l’amour auquel elle tient. En province, justement, elle rencontre un type en boîte de nuit. Ils dansent. Pour une fois, pas de mots. Et au retour à Paris, elle essuie les sarcasmes d’une vieille conquête : « Excuse-moi de te demander ça, mais pourquoi il est tombé amoureux de toi ? / Enfin je comprends pourquoi il est tombé amoureux de toi, mais c’est le contraire que je ne comprends pas. Excuse-moi, mais tu parles avec lui ? Il comprend les enjeux de notre milieu ? De quoi vous parlez ? / Il n’y a pas un couple qui peut vivre dans sa bulle sans environnement social autour. » Du haut de son mépris de classe, il condamne par avance ce qu’elle est la dernière (de son monde ?) à tenter, sur un mode il est vrai totalement névrotique : rencontrer l’Autre. Dépouillée de préjugé, avec pour seul objectif d’aimer et être aimée, l’héroïne se frotte à l’autre, quel qu’il soit. Si son comportement est sublime, c’est que lui est aussi rendu, dans le film, sa beauté. Elle pleure, souffre, fait souffrir (l’échec de sa vie familiale et de son rôle de mère est résumé en une scène), mais elle est la dernière à faire ce qu’elle fait, la dernière croyante de cet univers déliquescent où semble partout acté le caractère infranchissable du fossé qui sépare de l’Autre (l’autre sexe, l’autre classe, l’autre lieu), fossé qui est d’abord rempli de mots.

Le quatrième pari du film tient donc à l’audace avec laquelle il repose la question (habituelle dans le cinéma français) des fractures sociales : ce qui sépare cette femme d’elle-même, cette femme de ces hommes, ces riches urbains cultivés de ces prolétaires pauvres et provinciaux, ce n’est ni l’argent, ni le sexe, ni l’espace mais, transversale à tout ça, une même communication défaillante. Toutes les fractures habituelles sont ramassées par Claire Denis et Christine Angot dans une problématique qui les transcende et porte la réflexion plus loin que ne le fait habituellement un cinéma habitué à montrer le langage tel qu’il n’existe pas. Habituellement au cinéma, X dit « abc » à Y qui perçoit distinctement ce message sans qu’il y ait dans l’intervalle de réelle perte. Aussi le cinéma donne-t-il trop souvent l’impression de se tenir hors du malentendu structurant de la communication car quand les gens se parlent, ils se comprennent et quand ils ne se comprennent pas, c’est souvent qu’ils ne se parlent pas (le non-dit en silence). Pour une (rare) fois, Claire Denis et Christine Angot décentre le regard, d’où, dans un premier temps, le sentiment de malaise, de facticité de ces échanges dont la lettre est pourtant bien plus proche de la vérité que l’image qui en est donnée dans tout le cinéma naturaliste. Et pour cela moins, le film doit être salué.

Constat amer dressé par le film, qui ne nous montre pas le monde tel qu’il voudrait qu’il soit mais tel qu’il est : Peut-être ne reste-t-il que les névrosés pour prendre le risque de l’Autre. En faisant de la tentative obstinée d’aller vers lui un symptôme chez leur héroïne, Denis et Angot questionnent sévèrement notre époque. Pour toute réponse, elles se contentent de ne pas condamner le personnage, lui laissant, à force d’entêtement, la possibilité de nous faire vaciller. Et c’est ce qui arrive : Isabelle est inquiétante de naïveté et d’aveuglement, elle court à sa perte à force d’obstination, on ne voit pas comment la fin du film pourrait ne pas reconduire une fois de plus le piège dans lequel elle s’enlise, mais le monde qui se dresse face à elle n’est guère reluisant. A tout prendre, se pose donc sérieusement la question du camp à choisir. Sans être le porte-étendard d’aucune cause, Isabelle se trouve de fait arrimée à son idéal contre des pragmatiques, obstinément généreuse contre les logiques de calcul, et la seule, dans cet univers, à commencer de voir que les mots éloignent plus qu’ils ne rapprochent et sont peut-être à considérer davantage comme un ultime rempart que comme une solution utopique.

Tout ceci s’écroulerait sans Juliette Binoche, qui trouve sous l’œil de Claire Denis l’une de ses prestations récentes les plus réussies, d’autant qu’elle y est relativement à contre-emploi. La manière qu’elle a de pouvoir passer du rire aux larmes en un mot, d’incarner la fragilité, la modestie, avec autant de force que si elle jouait un général en bataille, permettent au film de se tenir tout du long sur la corde raide. On imagine sans difficulté ce que d’autres auraient pu en faire : la jouer avec la distance de l’analyse psychologique et transformer le film en étude de cas hystérique, ou au contraire la jouer sans distance, en en faisant une caricature de femme victime face à une masculinité réduite au machisme. Elle est au contraire tantôt drôle, tantôt émouvante, réussissant le prodige de donner au film, et c’est le cinquième pari qu’il réussit, une légèreté égale à sa profondeur. On rit devant Un beau soleil intérieur comme on rit chez Beckett : de voir l’humanité et ses rouages soudain mis à nu de manière non violente : où Claire Denis apparaît comme l’anti-Haneke, l’anti-Ostlund, l’anti-Lafosse, l’anti-Lanthimos, l’anti-… nécessaire dans une époque où le cynisme l’emporte partout. Sa mise en scène technique, serrée, réduite à l’essentiel, faite de cadres dépouillés où s’épanouit la durée de longues discussions sinueuses, donne une impression d’extrême maîtrise, de rigueur et de clarté du propos. Impression agréable de se voir offrir de la pensée là où on attendait un divertissement, une porte d’entrée nouvelle dans l’existence quand tant d’autres films se laissent (et nous laissent…) couler dans le ronron du monde.

Un beau soleil intérieur, de Claire Denis. Ecrit par Claire Denis et Christine Angot. Produit par Olivier Delbosc. Avec Juliette Binoche (Isabelle), Xavier Beauvois (Vincent), Philippe Katerine (Mathieu), Josiane Balasko, Sandrine Dumas, Nicolas Duvauchelle, Alex Descas, Laurent Grevill, Bruno Podalydès, Paul Blain, Valéria Bruni-Tedeschi et Gérard Depardieu.
France.

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