De la difficulté d’être à la fois Betty Elms et Diane Selwyn

par Lamara Leprêtre-Habib

DEUIL ET MÉLANCOLIE
16 ans après, retour à Mulholland et résolution de l’enquête

Je ne vais pas accentuer le mystère et la confusion qui entourent le film de Lynch en n’introduisant pas le texte qui suit. Deuil et Mélancolie, écrit par Freud en 1915 a été publié deux ans plus tard. En lisant ce texte, c’est le film que j’ai revu : Mulholland Drive, sorti en 2001, vu en dvd à Rouen, quelques années plus tard, et puis, encore après, vu et revu en salle, à Paris. Ce film fascinant, presqu’obsédant, je croyais l’avoir compris. Il continuait de m’étonner mais j’y retournais comme en terrain connu. Et en lisant ce texte, je l’ai redécouvert. Ou plutôt je suis allé, encore plus loin en lui. Encore plus loin dans l’esprit et le corps du film. David Lynch, sans doute le plus grand des cinéastes naturalistes, n’a d’autre matière pour écrire et filmer que les pulsions et les affects humains. Ce devrait être le cas de tous les cinéastes, c’est le cas des plus grands, mais nul n’égale l’extrême lucidité de Lynch. Personne actuellement ne livre de cinéma qui soit plus connecté à la fois au cerveau et au ventre. Son cinéma est vivant parce que le film est chez lui comme une membrane qui bat à la cadence d’un cœur humain. À la différence des machines de Kubrick et Resnais, où la chair, pourtant omniprésente, pouvait paraître froide car uniquement accessible par le truchement du cerveau, le cinéma de Lynch s’offre comme un corps humain autant esprit que chair. L’un ne vient pas sans l’autre, avant l’autre ou au-dessus de l’autre : car l’autre est toujours là, dans une co-construction. 

Voilà, donc, ce qui me semble être une clé du plus beau des films que j’ai pu voir. 

DEUIL ET MÉLANCOLIE
1915

Après nous être servis du rêve comme du modèle normal des troubles psychiques narcissiques, nous allons tenter d’éclairer l’essence de la mélancolie en la comparant avec l’affect normal du deuil. Mais ici nous sommes obligés de faire un aveu préalable qui nous préservera de surestimer le résultat obtenu. La mélancolie dont le concept est défini, même dans la psychiatrie descriptive, de façon variable, se présente sous des formes cliniques diverses dont il n’est pas certain qu’on puisse les rassembler en une unité, et parmi lesquelles certaines font penser plutôt à des affections somatiques qu’à des affections psychogènes. Notre matériel se limite, en dehors des impressions dont tout observateur peut disposer, à un petit nombre de cas dont la nature psychogène ne fait aucun doute. Nous abandonnerons donc d’emblée toute prétention à ce que les résultats de ce travail aient une validité universelle et nous nous consolerons en considérant qu’avec nos moyens de recherches actuels, nous ne pouvons guère trouver quelque chose qui ne soit typique, sinon pour toute une classe d’affections, du moins pour un groupe plus restreint.

Le rapprochement de la mélancolie et du deuil est justifié par le tableau d’ensemble de ces deux états. Dans les deux cas, les circonstances déclenchantes, dues à l’action d’événements de la vie, coïncident elles aussi, pour autant qu’elles apparaissent clairement. Le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction mise à sa place, la patrie, la liberté, un idéal, etc. L’action des mêmes événements provoque chez de nombreuses personnes, pour lesquelles nous soupçonnons de ce fait l’existence d’une prédisposition morbide, une mélancolie au lieu du deuil. Il est aussi remarquable qu’il ne nous vienne jamais à l’idée de considérer le deuil comme un état pathologique et d’en confier le traitement à un médecin, bien qu’il s’écarte sérieusement du comportement normal. Nous comptons bien qu’il sera surmonté après un certain laps de temps, et nous considérons qu’il serait inopportun et même nuisible de le perturber.

La mélancolie se caractérise du point de vue psychique par une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de soi qui se manifeste par des auto-reproches et des autoinjures et va jusqu’à l’attente délirante du châtiment. Ce tableau nous devient plus compréhensible lorsque nous considérons que le deuil présente les mêmes traits sauf un seul: le trouble du sentiment d’estime de soi manque dans son cas. En dehors de cela, c’est la même chose. Le deuil sévère, la réaction à la perte d’une personne aimée, comporte le même état d’âme douloureux, la perte de l’intérêt pour le monde extérieur (dans la mesure où il ne rappelle pas le défunt), la perte de la capacité de choisir quelque nouvel objet d’amour que ce soit (ce qui voudrait dire qu’on remplace celui dont on est en deuil), l’abandon de toute activité qui n’est pas en relation avec le souvenir du défunt. Nous concevons facilement que cette inhibition et cette limitation s’adonnent exclusivement à son deuil, de sorte que rien ne reste pour d’autres projets et d’autres intérêts. Au fond, ce comportement nous semble non pathologique pour la seule raison que nous savons si bien l’expliquer.

Nous serons aussi d’accord avec la comparaison qui nous fait nommer « douloureux » l’état d’âme du deuil. Sa justification sautera vraisemblablement aux yeux lorsque nous serons en mesure de caractériser la douleur du point de vue économique.

En quoi consiste maintenant le travail qu’accomplit le deuil? Je crois qu’il n’y aura rien de forcé à se le représenter de la façon suivante : l’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet. Là contre s’élève une rébellion compréhensible (on peut observer d’une façon générale que l’homme n’abandonne pas volontiers une position libidinale même lorsqu’un substitut lui fait déjà signe). Cette rébellion peut être si intense qu’on en vienne à se détourner de la réalité et à maintenir l’objet par une psychose hallucinatoire de désir. Ce qui est normal, c’est que le respect de la réalité l’emporte. Mais la tâche qu’elle impose ne peut être aussitôt remplie. En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande dépense d’énergie d’investissement et pendant ce temps, l’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement. Chacun des souvenirs, chacun des espoirs par lesquels la libido est accomplie sur lui. Pourquoi cette activité de compromis, où s’accomplit en détail le commandement de la réalité, est-elle si extraordinairement douloureuse ? Il est difficile de l’expliquer sur des bases économiques. Il est remarquable que ce déplaisir de la douleur nous semble aller de soi. Mais le fait est que le moi après avoir achevé le travail du deuil redevient libre et sans inhibitions.

Appliquons maintenant à la mélancolie ce que nous avons appris du deuil. Dans toute une série de cas, il est manifeste qu’elle peut être, elle aussi, une réaction à la perte d’un objet aimé ; dans d’autres occasions, on peut reconnaître que la perte est d’une nature plus morale. Sans doute l’objet n’est-il pas réellement mort mais il a été perdu en tant qu’objet d’amour (cas, par exemple, d’une fiancée abandonnée). Dans d’autre cas encore, on se croit obligé de maintenir l’hypothèse d’une telle perte mais on ne peut pas clairement reconnaître ce qui a été perdu, et l’on peut admettre à plus forte raison que le malade lui non plus ne peut saisir consciemment ce qu’il a perdu. D’ailleurs, ce pourrait encore être le cas lorsque la perte qui occasionne la mélancolie est connue du malade, celui-ci sachant sans doute qui il a perdu mais non ce qu’il a perdu en cette personne. Cela nous amènerait à rapporter d’une façon ou d’une autre la mélancolie à une perte de l’objet qui est soustraite à la conscience, à la différence du deuil dans lequel rien de ce qui concerne la personne n’est inconscient.

Dans le deuil, nous trouvions que l’inhibition et l’absence d’intérêt étaient complètement expliquées par le travail du deuil qui absorbe le moi. La perte inconnue qui se produit dans la mélancolie aura pour conséquence un travail intérieur semblable, et sera, de ce fait, responsable de l’inhibition de la mélancolie. La seule différence, c’est que l’inhibition du mélancolique nous fait l’impression d’une énigme, parce que nous ne pouvons pas voir ce qui absorbe si complètement les malades. Le mélancolique présente encore un trait qui est absent dans le deuil, à savoir une diminution extraordinaire de son sentiment d’estime du moi, un immense appauvrissement du moi. Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie, c’est le moi lui-même. Le malade nous dépeint son moi comme sans valeur, incapable de quoi que ce soit et moralement condamnable ; il se fait des reproches, s’injurie et s’attend à être jeté dehors et puni. Il se rabaisse devant chacun, plaint chacun des siens d’être lié à une personne aussi indigne que lui. Il ne peut pas juger qu’une modification s’est produite en lui, mais étend au passé son autocritique ; il affirme qu’il n’a jamais été meilleur. Le tableau de ce délire de petitesse (principalement sur le plan moral) se complète pas une insomnie, par un refus de nourriture et, fait psycho-logiquement très remarquable, par la défaite de la pulsion qui oblige tout vivant à tenir bon à la vie.

Il serait scientifiquement aussi bien que thérapeutiquement infructueux de contredire le malade qui porte de telles plaintes contre son moi. Il doit bien avoir, en quelque façon raison et décrire quelque chose qui est tel qu’il lui paraît. Nous sommes bien forcés de confirmer immédiatement et sans réserve quelques-unes de ses allégations. Il est effectivement aussi dépourvu d’intérêt, aussi incapable d’amour et d’activité qu’il le dit. Mais, comme nous le savons, cela vient secondairement ; c’est la conséquence de ce travail intérieur, inconnu de nous, comparable au deuil, qui consume son moi. Dans certaines de ses autres plaintes contre lui-même, il nous semble également avoir raison, et ne faire que saisir la vérité avec plus d’acuité que d’autres personnes qui ne sont pas mélancoliques. Lorsque, dans son autocritique exacerbée, il se décrit comme mesquin, égoïste, insincère, incapable d’indépendance, comme un homme dont tous les efforts ne tendraient qu’à cacher les faiblesses de sa nature, il pourrait bien, selon nous, s’être passablement approché de la connaissance de soi, et la seule question que nous nous posons, c’est de savoir pourquoi l’on doit commencer par tomber malade pour avoir accès à une telle vérité. Car il ne fait aucun doute que celui qui s’est découvert tel et qui exprime devant les autres une telle appréciation de soi (une appréciation comme celle que le prince Hamlet tient en réserve pour lui-même et pour tous les autres (1), celui-là est malade, qu’il dise bien la vérité ou qu’il se montre plus ou moins injuste envers lui-même. Il n’est pas difficile non plus de remarquer qu’il n’existe, selon notre jugement, aucune correspondance entre l’importance de l’autodépréciation et sa justification réelle. Celle qui a été jusqu’ici une brave femme, laborieuse et fidèle à ses devoirs, ne parlera pas mieux d’elle-même au cours de sa mélancolie que celle qui, en vérité, ne vaut rien ; peut-être même la première a-t-elle plus de chances de faire une mélancolie que l’autre dont nous non plus ne pourrions rien dire de bon. Enfin, nous ne pouvons qu’être frappés du fait que le mélancolique ne se comporte, malgré tout, pas tout à fait comme quelqu’un qui est, de façon normale, accablé de remords et d’autoreproches. Il manque ici la honte devant les autres qui, avant toute chose, caractériserait ce dernier état, ou du moins cette honte n’apparaît pas de manière frappante. On pourrait presque mettre en évidence chez le mélancolique le trait opposé : il s’épanche auprès d’autrui de façon importune, trouvant satisfaction à s’exposer nu.

Il n’est donc pas essentiel de se demander si le mélancolique, dans sa pénible autodépréciation, a raison, dans la mesure où sa critique coïncide avec le jugement des autres. Ce qui doit plutôt nous retenir, c’est qu’il nous décrit correctement sa situation psychologique. Il a perdu le respect de soi et doit avoir pour cela une bonne raison. Mais alors, nous rencontrons une contradiction qui nous pose une énigme difficile à résoudre. L’analogie avec le deuil nous amenait à conclure que le mélancolique avait subi une perte concernant l’objet ; ce qui ressort de ses dires, c’est une perte concernant son moi.

Avant d’aborder cette contradiction, arrêtons-nous un moment sur ce que l’affection du mélancolique nous permet d’apercevoir sur la constitution du moi humain. Nous voyons chez lui comment une partie du moi s’oppose à l’autre, porte sur elle une appréciation critique, la prend pour ainsi dire comme objet. Nous soupçonnons que l’instance critique, qui ici est séparée du moi par clivage, pourrait, dans d’autres circonstances également, démontrer son autonomie, et toutes nos observations ultérieures confirmeront cette supposition. Nous trouverons effectivement de bonnes raisons pour séparer cette instance du reste du moi. Ce avec quoi nous faisons ici connaissance, c’est cette instance qu’on appelle habituellement conscience morale ; nous la compterons avec la censure de la conscience et l’épreuve de réalité au nombre des grandes institutions du moi et nous trouverons aussi quelque part les preuves du fait qu’elle peut tomber malade isolément. Dans le tableau clinique de la mélancolie, c’est l’aversion morale du malade à l’égard de son propre moi qui vient au premier plan, avant l’étalage d’autres défauts : infirmité corporelle, laideur, faiblesse, infériorité sociale, sont beaucoup plus rarement l’objet de son auto-appréciation ; seul l’appauvrissement prend une place de choix parmi les craintes ou les affirmations du malade. Une observation qu’il n’est guère difficile de faire nous amène à l’explication de la contradiction mentionnée plus haut. Si l’on écoute patiemment les multiples plaintes portées par le mélancolique contre lui-même, on ne peut finalement se défendre de l’impression que les plus sévères d’entre elles s’appliquent souvent très mal à sa propre personne, tandis qu’avec de petites modifications, elles peuvent être appliquées à une autre personne que le malade aime, a aimée, ou devait aimer. Chaque fois qu’on examine les faits, ils confirment cette supposition. Ainsi on tient en main la clef du tableau clinique lorsqu’on reconnaît que les autoreproches sont des reproches contre un objet d’amour, qui sont renversés de celui-ci sur le moi propre.

La femme qui déplore bien haut que son mari soit lié à une femme si incapable, veut, en fait, porter plainte contre l’incapacité de son mari dans tous les sens où l’on peut entendre celle-ci. Il n’y a pas trop lieu de s’étonner si quelques autoreproches bien fondés sont mêlés à ceux qui ont été retournés contre le sujet. Il est permis de se pousser au premier plan parce qu’ils aident à cacher les autres et à méconnaître le véritable état des choses ; d’ailleurs, ils proviennent, eux aussi, du « pour » et du « contre » de la lutte pour l’amour qui a abouti à la perte de l’amour. Le comportement des malades, lui aussi, devient dès lors plus compréhensible. Leurs plaintes sont des plaintes portées contre, selon le vieux sens du mot allemand : Anklage (2) ; ils n’ont pas honte et ne se cachent pas car toutes les paroles dépréciatives qu’ils prononcent à l’encontre d’eux-mêmes sont au fond prononcées à l’encontre d’un autre. Et ils sont bien loin de témoigner, à l’égard de leur entourage, de l’humilité et de la soumission qui seules conviendraient à des personnes si indignes ; bien au contraire, ils sont tracassiers au plus haut point, toujours comme s’ils avaient été lésés et comme s’ils avaient été victimes d’une grande injustice. Tout cela n’est possible que parce que les réactions de leur comportement proviennent encore d’une constellation psychique qui était celle de la révolte, constellation qu’un certain processus a fait ensuite évoluer vers l’accablement mélancolique.

Il n’est alors pas difficile de reconstruire ce processus. Il existait d’abord un choix d’objet, une liaison de la libido à une personne déterminée ; sous l’influence d’un préjudice réel ou d’une déception de la part de la personne aimée, cette relation fut ébranlée. Le résultat ne fut pas celui qui aurait été normal, à savoir un retrait (3) de la libido de cet objet et son déplacement sur un nouvel objet, mais un résultat différent, qui semble exiger pour se produire plusieurs conditions. L’investissement d’objet s’avéra peu résistant, il fut supprimé, mais la libido libre ne fut pas déplacée sur un autre objet, elle fut retirée dans le moi. Mais là, elle ne fut pas utilisée de façon quelconque : elle servit à établir une identification du moi avec l’objet abandonné. L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi qui put alors être jugé par une instance particulière comme un objet, comme l’objet abandonné. De cette façon, la perte de l’objet s’était transformée en une perte du moi et le conflit entre le moi et la personne aimée en une scission entre la critique du moi et le moi modifié par identification.

On peut immédiatement deviner quelque chose des conditions que présuppose un tel processus et des résultats auxquels il aboutit. Il doit exister d’une part une forte fixation à l’objet d’amour, mais d’autre part et de façon contradictoire, une faible résistance de l’investissement d’objet. Cette contradiction semble exiger, comme l’a judicieusement remarqué O. Rank, que le choix d’objet se soit produit sur une base narcissique, de sorte que l’investissement d’objet, si des difficultés s’élèvent contre lui, puisse régresser jusqu’au narcissisme. L’identification narcissique avec l’objet devient alors le substitut de l’investissement d’amour, ce qui a pour conséquence que, malgré le conflit avec la personne aimée, la relation d’amour n’a pas à être abandonnée. Une telle substitution de l’identification à l’amour d’objet est un mécanisme important dans les affections narcissiques. K. Landauer a pu la découvrir récemment dans le processus de guérison d’un cas de schizophrénie (4). Elle correspond naturellement à la régression, à partir d’un type de choix d’objet, jusqu’au narcissisme originaire. Nous avons ailleurs émis l’idée que l’identification est le stade préliminaire du choix d’objet et la première manière, ambivalente dans son expression, selon laquelle le moi élit un objet. Il voudrait s’incorporer cet objet et cela, conformément à la phase orale ou cannibalique du développement de la libido, par le moyen de la dévoration. Abraham a sans doute raison de rapporter à cette relation le refus d’alimentation qui se manifeste dans les formes sévères de l’état mélancolique.

La conclusion qu’exige la théorie, et selon laquelle la prédisposition réside dans la prédominance du type narcissique de choix d’objet, n’est malheureusement pas encore confirmée par nos investigations. J’ai reconnu dans mes quelques lignes d’introduction à cet essai que le matériel empirique sur lequel cette étude est construite n’est pas à la hauteur de nos prétentions. Si nous pouvions admettre que l’observation s’accorde avec nos déductions, nous n’hésiterions pas à intégrer dans les traits caractéristiques de la mélancolie la régression à partir de l’investissement d’objet jusqu’à la phase orale de la libido qui appartient encore au narcissisme. Dans les névroses de transfert non plus, les identifications avec l’objet ne sont pas rares du tout ; elles sont au contraire un mécanisme l’investissement dans le moi. Nous avons en général sacrifié ces nuances pour rendre d’un même terme français la racine commune : ziehen, Ziehung (retirer, retrait). (N.d.T.). bien connu de la formation de symptôme, particulièrement dans l’hystérie. Mais nous pouvons saisir la différence entre l’identification narcissique et l’identification hystérique : dans la première, l’investissement d’objet est abandonné tandis que, dans la seconde, il persiste et il exerce une action, qui habituellement se limite à certaines actions et innervations isolées. En tout cas, l’identification est, dans les névroses de transfert également, l’expression d’une communauté qui peut être celle de l’amour. L’identification narcissique est la plus originaire et nous introduit à la compréhension de l’identification hystérique qui a été moins bien étudiée.

La mélancolie emprunte donc une partie de ses caractères au deuil et l’autre partie au processus de la régression à partir du choix d’objet narcissique jusqu’au narcissisme. Elle est d’une part, comme le deuil, réaction à la perte réelle de l’objet d’amour, mais, en outre, elle est marquée d’une condition qui fait défaut dans le deuil normal ou qui transforme celui-ci en deuil pathologique lorsqu’elle vient s’y ajouter. La perte de l’objet d’amour est une occasion privilégiée de faire valoir et apparaître l’ambivalence des relations d’amour. Là où la prédisposition à la névrose obsessionnelle est présente, le conflit ambivalentiel confère de ce fait en deuil une forme pathologique et le force à s’exprimer sous la forme d’autoreproches selon lesquels on est soi-même responsable de la perte de l’objet d’amour, autrement dit qu’on l’a voulue. Dans ce genre de dépression nérvrotiques-obsessionnelles survenant après la mort de personnes aimées, nous sommes en présence de ce que le conflit ambivalentiel produit à lui seul lorsque ne s’y ajoute pas le retrait de la libido. Les causes déclenchantes de la mélancolie débordent en général le cas bien clair de la perte due à la mort et englobent toutes les situations où l’on subit un préjudice, une humiliation, une déception, situations qui peuvent introduire dans la relation une opposition d’amour et de haine ou renforcer une ambivalence déjà présente. Ce conflit ambivalentiel dont l’origine peut tantôt être rattachée davantage à la réalité, tantôt davantage aux facteurs constitutionnels, ne doit pas être négligé parmi les conditions présupposées par la mélancolie. Si l’amour pour l’objet, qui ne peut pas être abandonné tandis que l’objet lui-même est abandonné, s’est réfugié dans l’identification narcissique, la haine entre en action sur cet objet substitutif en l’injuriant, en le rabaissant, en le faisant souffrir et en prenant à cette souffrance une satisfaction sadique. La torture que s’inflige le mélancolique et qui, indubitablement, lui procure une jouissance, représente, tout comme le phénomène correspondant dans la névrose obsessionnelle, la satisfaction de tendances sadiques et haineuses (5)  qui, visant un objet, ont subi de cette façon un retournement sur la personne propre. D’habitude, dans les deux affections, les malades parviennent encore, par le détour de l’autopunition, à tirer vengeance des objets originaires et à torturer ceux qu’ils aiment par le moyen de leur maladie, après s’être réfugiés dans la maladie afin de ne pas être obligés de leur manifester directement leur hostilité. La personne qui a amené la perturbation dans les sentiments du malade, celle vers laquelle la maladie est orientée se trouve bien, habituellement, dans l’entourage du malade. Ainsi l’investissement d’amour que le mélancolique avait fait sur son objet a eu un double destin ; pour une part, il a régressé sur l’identification, pour une autre partie, il a été reporté, sous l’influence de conflit ambivalentiel, au stade du sadisme qui est plus proche de celui-ci.

Seul ce sadisme vient résoudre l’énigme de la tendance au suicide qui rend la mélancolie si intéressante et si dangereuse. Nous avons reconnu, comme état originaire d’où part la vie pulsionnelle, un amour si considérable du moi pour lui-même ; nous voyons se libérer, dans l’angoisse qui se manifeste quand la vie est menacée, une charge si gigantesque de libido narcissique que nous ne saisissons pas comment ce moi peut consentir à son autodestruction. Nous savions, bien sûr, depuis longtemps, qu’un névrosé n’éprouve pas d’intention suicidaire qui ne soit le résultat d’un retournement sur soi d’une impulsion meurtrière contre autrui; nous ne comprenons toujours pas quel jeu de forces pouvait transformer en acte une telle intention. Or, l’analyse de la mélancolie nous enseigne que le moi ne peut se tuer que lorsqu’il peut, de par le retour de l’investissement d’objet, se traiter lui-même comme un objet, lorsqu’il lui est loisible de diriger contre lui-même l’hostilité qui vise un objet et qui représente la réaction originaire du moi contre des objets du monde extérieur (cf. : « Pulsions et destins des pulsions »). Ainsi, dans la régression à partir du choix d’objet narcissique, l’objet a certes été supprimé mais il s’est pourtant avéré plus puissant que le moi lui-même. Dans ces deux situations opposées, l’état amoureux le plus extrême et le suicide, le moi, bien que par des voies tout à fait différentes, est écrasé par l’objet.

Quant à l’un des caractères frappants de la mélancolie, l’importance de l’angoisse d’appauvrissement, nous sommes tenté de la faire dériver de l’érotisme anal qui serait ici arraché à ses connexions et transformé par régression.

La mélancolie nous pose encore d’autres questions pour lesquelles la réponse nous échappe partiellement. Elle termine son cours après un certain laps de temps sans laisser derrière elle d’altérations apparentes et grossières, caractère qu’elle partage avec le deuil. Dans celui-ci, nous avons appris que le temps était nécessaire pour que soit exécuté en détail le commandement de l’épreuve de réalité, travail après lequel le moi peut libérer sa libido de l’objet perdu. Nous pouvons penser que le moi est occupé, pendant la mélancolie, à un travail analogue ; dans un cas comme dans l’autre, le processus échappe, du point de vue économique, à notre compréhension. L’insomnie de la mélancolie nous montre bien que cet état est figé, qu’il est impossible d’accomplir le retrait général des investissements nécessaires au sommeil. Le complexe mélancolique se comporte comme une blessure ouverte attirant de toutes parts vers lui des énergies d’investissement (celles que nous avons nommées, dans les névroses de transfert, « contreinvestissements ») et vidant le moi jusqu’à l’appauvrir complètement ; ce complexe peut facilement se montrer résistant au désir de dormir du moi. Un facteur vraisemblablement somatique se manifeste dans la sédation régulière de l’état dans la soirée, phénomène qui ne s’explique pas de façon psychogénétique. À ces considérations se relie la question de savoir si une perte du moi sans que l’objet entre en ligne de compte (une affection purement narcissique du moi) ne suffit pas à produire le tableau de la mélancolie, et si un appauvrissement d’origine toxique en libido du moi ne peut pas donner directement certaines formes de la maladie. La particularité la plus singulière de la mélancolie, celle qui a le plus besoin d’être élucidée, c’est sa tendance à se renverser dans l’état auxquels les symptômes sont opposés, la manie. On sait bien que toute mélancolie n’a pas ce destin. Il est des cas qui évoluent par récidives périodiques dans les intervalles desquels on ne retrouve pas, ou seulement très peu, la tonalité maniaque. D’autres cas présentent cette alternance régulière de phases mélancoliques et maniaques qui a trouvé son expression dans la notion de folie cyclique. On serait tenté d’exclure ces cas de la conception psychogénétique si précisément, dans plusieurs d’entre eux, le travail psychanalytique n’était pas arrivé à donner la solution et à exercer une action thérapeutique. Il n’est donc pas seulement permis, il est exigé d’étendre à la manie aussi une explication analytique de la mélancolie.

Je ne peux pas promettre que cette tentative aboutira à des résultats pleinement satisfaisants. Bien au contraire, elle ne va guère plus loin que de rendre possible une première orientation. Nous disposons ici de deux points d’appui, dont le premier est une impression tirée de la psychanalyse et le deuxième un fait économique dont on peut bien dire qu’il est d’expérience commune. L’impression, déjà formulée par plusieurs chercheurs en psychanalyse, est la suivante : la manie n’a pas d’autre contenu que la mélancolie, les deux affections luttent contre le même « complexe » auquel il est vraisemblable que le moi a succombé dans la mélancolie alors que dans la manie il l’a maîtrisé ou écarté. L’autre point d’appui nous est fourni par un fait d’expérience : tous les états de joie, de jubilation, de triomphe, qui nous montrent, dans la normalité, le prototype de la manie, présente les mêmes conditions économiques. On trouve dans ces états un événement dont l’action rend finalement superflue une grande dépense psychique qui avait été longtemps entretenue ou engagée de façon habituelle, de telle sorte que cette énergie devient disponible pour des utilisations et des possibilités de décharge de toutes sortes. Par exemple, lorsqu’un pauvre diable est tout à coup délivré de son souci chronique du pain quotidien par le gain d’une forte somme d’argent, lorsqu’une lutte longue et laborieuse se voit finalement couronnée par le succès, lorsqu’on parvient à se débarrasser d’un coup d’une obligation pesante, d’une dissimulation longtemps poursuivie, etc. Toutes les situations de ce genre se caractérisent par l’exaltation de l’humeur, par les signes de décharge de l’affect de joie et par la propension accrue à accomplir toutes sortes d’actions, tout à fait comme la manie et en pleine opposition avec la dépression et l’inhibition de la mélancolie. On peut tenter d’exprimer les choses en disant que la manie n’est rien d’autre qu’un triomphe de ce genre, à la seule différence qu’ici encore reste caché pour le moi ce qu’il a surmonté et ce dont il triomphe. L’ivresse alcoolique qui appartient à la même série d’états pourra être expliquée de la même façon pour autant qu’elle est une ivresse gaie ; il s’agit vraisemblablement dans son cas d’une suppression des dépenses de refoulement, obtenue par des moyens toxiques. Dans l’opinion des profanes, il est volontiers admis que, dans un état maniaque de ce genre, si l’on prend tant de plaisir à remuer et à entreprendre, c’est parce qu’on est si « bien disposé ». Naturellement, nous devrons rompre cette fausse connexion. La condition économique ci-dessus mentionnée s’est trouvée réalisée dans la vie psychique, et c’est la raison pour laquelle, d’une part, on est d’une humeur si gaie et, d’autre part, on est si désinhibé dans l’action.

En réunissant les deux indications que nous avons données, nous arrivons à ceci: dans la manie, il faut que le moi ait surmonté la perte de l’objet (ou bien le deuil relatif à cette perte, ou bien, peut être, l’objet lui-même), ensuite de quoi toute la charge de contre-investissement que la peine douloureuse de la mélancolie avait tirée du moi vers elle, et qu’elle avait liée, est devenue disponible. Le maniaque nous démontre encore, de façon évidente, en partant comme un affamé en quête de nouveaux investissements d’objet, qu’il est libéré de l’objet qui l’avait fait souffrir.

Cette explication a bien l’air plausible, mais, premièrement, elle est encore trop imprécise et, deuxièmement, elle fait surgir de nouvelles questions et des doutes plus nombreux que les réponses que nous pouvons donner. Nous ne nous dérobons pas à leur discussion, même si nous ne pouvons attendre à trouver à travers elle la voie vers la lumière.

Tout d’abord, le deuil normal surmonte bien, lui aussi, la perte de l’objet et absorbe pareillement, aussi longtemps qu’il dure, toutes les énergies du moi. Pourquoi est-ce que, dans son cas, ne s’instaure pas, à la fin de son cours, la condition, la condition économique pour une phase de triomphe, même sous la forme d’une indication discrète ? Je trouve impossible de répondre de but en blanc à cette objection, qui attire en outre notre attention sur le fait que nous ne pouvons même pas dire par quels moyens économiques le deuil accomplit sa tâche. Mais peut-être une supposition peut-elle ici nous venir en aide. Sur chacun des souvenirs et des situations d’attente qui montrent que la libido est rattachée à l’objet perdu, la réalité prononce son verdict : l’objet n’existe plus ; et le moi, quasiment placé devant la question de savoir s’il veut partager ce destin, se laisse décider par la somme des satisfactions narcissiques à rester en vie et à rompre sa liaison avec l’objet anéanti. On peut peut-être se représenter cette rupture comme si lente et si progressive qu’à la fin du travail, l’énergie qu’il fallait dépenser pour l’effectuer se trouve dissipée (6) .

Il est tentant de chercher, à partir de nos conjectures sur le travail du deuil, une voie qui nous permette de nous représenter le travail de la mélancolie. D’emblée, une incertitude nous arrête. Nous ne nous sommes guère soucié jusqu’ici du point de vue topique dans la mélancolie, et nous n’avons pas posé la question de savoir dans et entre quels systèmes psychiques se produit le travail de la mélancolie. Quelle partie des processus psychiques de cette affection se joue encore sur les investissements d’objet inconscients laissés vacants, et quelle partie sur leur substitut par identification dans le moi ?

Il est vite dit, et il est facile d’écrire, que « la représentation (de chose) inconsciente de l’objet est abandonnée par la libido ». Mais en réalité, cette représentation figure sous la forme d’innombrables impressions particulières (traces inconscientes de celle-ci) et l’accomplissement de ce retrait de la libido ne peut pas être un processus instantané ; c’est certainement, comme le deuil, un processus de longue durée progressant pas à pas. Il n’est certainement pas facile de distinguer s’il commence simultanément en plusieurs endroits ou s’il comporte une série qui serait déterminée ; dans les analyses, on peut souvent constater que tantôt tel autre est activé, et que ces plaintes qui ont toujours la même teneur et qui sont fatigantes par leur monotonie proviennent cependant chaque fois d’un fondement inconscient différent. Lorsque l’objet n’a pas pour le moi une si grande importance, renforcée par mille liens, sa perte n’est pas non plus capable de causer un deuil ou une mélancolie. L’accomplissement en détail du détachement de la libido est donc un caractère qu’il faut attribuer à la mélancolie autant qu’au deuil; il se fonde vraisemblablement sur la même situation économique et sert les mêmes tendances.

Mais la mélancolie, comme nous l’avons appris, a quelque chose de plus dans son contenu que le deuil normal. La relation à l’objet n’est pas simple dans son cas, mais compliquée par le conflit ambivalentiel. L’ambivalence peut être constitutionnelle, c’est-à-dire s’attacher à toutes les relations d’amour de ce moi particulier, ou bien découler précisément des expériences vécues qui entraînent la menace de la perte de l’objet. C’est pourquoi les conditions déclenchantes de la mélancolie peuvent déborder largement celles du deuil qui, en règle générale, n’est provoqué que par la perte réelle, la mort de l’objet. Dans la mélancolie par conséquent se nouent autour de l’objet une multitude de combats singuliers dans lesquels haine et amour luttent l’un contre l’autre, la haine pour détacher la libido de l’objet, l’amour pour maintenir cette position de la libido de l’objet, l’amour pour maintenir cette position de la libido contre l’assaut. Ces combats singuliers, nous ne pouvons les situer dans un autre système que l’Ics, le royaume des traces mnésiques de chose (par opposition aux investissements de mot). C’est là aussi que, dans le deuil, se jouent les tentatives de détachement, mais, dans celui-ci, rien ne s’oppose à ce que ces processus se propagent, par la voie normale passant par le Pcs, jusqu’à la conscience. Cette vie est barrée pour le travail de la mélancolie, en raison peut-être d’une pluralité de causes qui peuvent aussi agir de façon convergente. L’ambivalence constitutionnelle appartient par essence au refoulé, les expériences traumatiques vécues en rapport à l’objet peuvent avoir activé un autre refoulé. Ainsi, tout ce qui touche ces combats ambivalentiels reste soustrait à la conscience tant que l’issue caractéristique de la mélancolie n’est pas survenue. Cette issue consiste, nous le savons, en ce que l’investissement libidinal menacé abandonne finalement l’objet mais seulement pour se retirer sur le lieu du moi dont il est parti. L’amour s’est ainsi soustrait, par sa fuite dans le moi, à sa suppression. Après cette régression de la libido, le processus peut devenir conscient et il se représente à la conscience sous la forme d’un conflit entre une partie du moi et l’instance critique.

Ce que la mélancolie connaît du travail de la mélancolie n’est donc pas la partie essentielle de celui-ci, ni celle à laquelle nous pouvons attribuer une influence sur la résolution de la souffrance. Nous voyons le moi se déprécier et faire rage contre lui-même et nous comprenons, aussi peu que le malade, à quoi cela peut conduire et comment cela peut changer. C’est plutôt à la partie inconsciente du travail que nous pouvons attribuer une telle fonction, car il n’est pas difficile de découvrir une analogie essentielle entre le travail de la mélancolie et celui du deuil. De même que le deuil amène le moi à renoncer à l’objet en déclarant l’objet mort, et de même qu’il offre au moi la prime de rester en vie, de même chacun des combats ambivalentiels singuliers relâche la fixation de la libido à l’objet en le dévalorisant, en le rabaissant et même pour ainsi dire, en le frappant à mort. Ce processus a la possibilité de prendre fin dans l’Ics, soit que sa fureur finisse par s’épuiser, soit que l’objet finisse par être abandonné comme sans valeur. Nous ne distinguons pas laquelle de ces deux possibilités amène régulièrement ou le plus souvent la fin de la mélancolie, et quelle influence cette terminaison a sur le déroulement ultérieur du cas. Le moi peut alors savourer la satisfaction de se reconnaître comme le meilleur, comme supérieur à l’objet. Même si nous pouvons admettre cette conception du travail de la mélancolie, elle ne peut pas nous rendre compte du point pour lequel nous étions partis en quête d’une explication. Nous espérions pouvoir faire dériver la condition économique pour que survienne la manie, une fois terminé le cours de la mélancolie, de l’ambivalence qui domine cette dernière affection, et cet espoir pourrait se fonder sur des analogies empruntées à différents autres domaines ; mais il est un fait devant lequel on doit s’incliner. Des trois conditions présupposées par la mélancolie : perte de l’objet, ambivalence et régression de la libido dans le moi, nous retrouvons les deux premières dans le cas des reproches obsédants après un décès. Là, c’est l’ambivalence qui est sans aucun doute le ressort du conflit et l’observation montre qu’une fois le cours de celui-ci terminé, il ne reste rien qui ressemble au triomphe d’un état maniaque. Cela nous invite à considérer le troisième facteur comme le seul qui puisse avoir cet effet. L’accumulation d’un investissement qui est d’abord lié puis qui devient libre après la terminaison du travail de la mélancolie et rend possible la manie, cette accumulation doit être en relation avec la régression de la libido au narcissisme. Le conflit dans le moi, contre lequel la mélancolie a échangé le combat pour l’objet, agit nécessairement comme une blessure douloureuse qui sollicite un contre-investissement extraordinairement élevé. Mais ici, à nouveau, il importe de faire halte et de repousser la suite de l’explication de la manie, jusqu’à ce que nous ayons acquis des lumières sur la nature économique, d’abord de la douleur corporelle, puis de la douleur psychique qui lui est analogue. Nous savons bien déjà que l’interdépendance et l’intrication des problèmes psychiques nous obligent à laisser inachevée chacune de nos recherches jusqu’à ce que les résultats d’une autre étude puissent lui venir en aide (7).

Sigmund FREUD, extrait de Métapsychologie,
traduction revue et corrigée par Jean Laplanche et J.B. Pontalis,
Paris, Gallimard, 1986 (1re publication 1915), p. 145-171


Notes

(1)  « Use every man after his desert, and who should scape whipping ? » Hamlet, II, 2. « Si chaque homme ne recevait son dû, qui donc échapperait aux étrivières ? » (traduction A. Gide).
(2) Ihre Klagen sind Anklagen. Anklagen: ancien terme juridique signifiant « mise en accusation, plainte portée contre quelqu’un ». (N.d.T.)
(3) Freud utilise les termes abziehen, entziehen, zurückziehen, einziehen, selon que l’accent est plutôt mis sur le détachement de l’objet ou sur l’action de « faire rentrer »
(4) Intern. Zeitsch. Für ärzti. Psychoanalyse, II, 1914.
(5) En ce qui concerne leur distinction, voir l’article « Pulsion et destins des pulsions ».
(6) Le point de vue économique n’a guère été pris en considération jusqu’à ce jour dans les travaux psychanalytiques. Citons comme exception l’article de V. Tausk : « Dévalorisation du motif du refoulement par récompense » (Intern. Zeitsch. für ärztl. Psychoanalyse, I, 1913).
(7) L’étude du problème de la manie est poursuivie dans Psychologie collective et analyse du moi.

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