Deux mauvais films américains (Premier contact de Denis Villeneuve et Alliés de Robert Zemeckis)

par Lamara Leprêtre-Habib

vlcsnap-2016-12-10-00h46m52s948L’ARBITRAIRE DU SIGNE
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Premier contact de Denis Villeneuve

Si Zemeckis est un mauvais faiseur (voir plus bas, Alliés), Villeneuve est un mystificateur — pour ne pas dire un charlatan. Quelques années après Prisoners, déjà largement sur-estimé, Premier contact est un film de science fiction qui s’installe entre Rencontres du troisième type et Interstellar, mais cherche tellement peu à creuser un sillon qui lui soit propre qu’il se révèle finalement stérile. Au bout d’une heure trente de diversion, dans l’une des plus mauvaises fin qu’on ait vues récemment, le film avoue que ce qu’il raconte est incohérent, ce qui veut dire ici purement gratuit puisque l’incohérence n’est compensée par aucune proposition visuelle à la hauteur. 

Pourtant, Villeneuve cherche à l’emporter sur tous les plans : Premier contact doit être un film de SF mais nourri aux sciences cognitives, faisant d’une linguiste son héroïne, façon de ratisser large : de Télérama (qui tombe dans le piège) au public habituel des blockbusters. Il cherche, en fait, ce qu’a réussi Jeff Nichols avec Midnight Special ou Christopher Nolan avec Interstellar : un cinéma intime et opératique. On comprend donc mal que la critique crie une nouvelle fois à la renaissance (ou à la mutation) de la SF vers l’intime alors que la SF n’a cessé de l’être, et particulièrement ces dernières années. Pour réussir son tour de magie, Villeneuve compile ce qui a marché dans les meilleurs films de science fiction de ces dernières années : le bouleversement du rapport au temps (déjà dans Interstellar : le père retrouvait sa fille devenue plus âgée que lui), le deuil de l’enfant mort (Gravity : la renaissance de Sandra Bullock, mère traumatisée, par son périple dans l’espace dans Gravity ; l’acceptation du départ de l’enfant dans Midnight Special), la mise en crise de la cellule familiale par Spielberg (Rencontres du troisième type, La Guerre des mondes).

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Le problème est que Villeneuve s’appuie ici sur une intrigue incohérente et contradictoire. Soit Louise Banks (Amy Adams), une chercheuse en linguistique appelée par l’armée pour décrypter les symboles avec lesquels « s’expriment » les aliens. Or, la façon dont celle-ci réussit à entrer en communication avec eux est à proprement parler absurde. On peut admettre une première fois que les aliens enregistrent et transforment en un de leurs signes, le nom qu’elle utilise comme signifiant pour se désigner — « Louise » — puisqu’elle se présente devant eux et permet donc un rapprochement entre les deux — d’un côté le mot « Louise », de l’autre côté la vraie Louise. Mais une ou deux ellipses plus tard, voilà les chercheurs capables de comprendre les aliens lorsqu’ils parlent de temps, d’armes, d’outils, et lorsqu’ils finissent par utiliser tout notre dictionnaire (voir la séquence ridicule dans laquelle sont sous-titrées les paroles extraterrestres sur ce qui arrivera dans 3.000 ans…). Pourtant, il n’est jamais expliqué comment un tel prodige est possible : c’est à proprement parler impossible. Au lieu de ça, il se contente de plans montrant nos deux chercheurs se creusant les méninges, plans censés faire disparaître toute question de notre part. A ce niveau-là, le film parie sur la bêtise du spectateur et cherche à nous faire avaler dans une ellipse ce qu’il devrait montrer s’il parlait vraiment de ce dont il prétend parler. La mauvaise conscience du scénario ne tarde d’ailleurs pas à s’exprimer puisque la compréhension qu’ont les deux chercheurs de ce que leur « disent » les aliens est bientôt justifiée autrement que par le décodage : Louise Banks est connectée, à la fois grâce aux aliens, et grâce à quelque chose qui l’habite — le deuil de sa fille — à toutes les dimensions du temps : passé, présent et futur. Et parce qu’elle est connectée au futur, elle réussit à résoudre l’énigme au présent et même mieux : n’a pas besoin de la résoudre car elle comprend directement les aliens. Autant dire que rien n’est vraiment nécessaire et tout est gratuit dans cette « logique » sens dessus dessous où l’on ne sait plus ce qui est cause ou conséquence, problème ou solution. 
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L’ouverture du film avertit pourtant de ce qui va suivre puisque Villeneuve renonce à nous tenir en haleine en annonçant d’emblée — et avec quelle lourdeur… — qu’il s’agit d’une histoire de deuil… Mais s’il s’agit vraiment de deuil, alors les aliens sont gratuits, car ils n’apportent rien. Et s’il s’agit d’aliens, alors le deuil est gratuit puisqu’il sert d’explication externe. En réalité, Villeneuve pose deux choses côte à côte : le deuil et les aliens et il compte sur l’imagination du spectateur pour tisser les liens qu’il n’a pas tissés — ou sur sa bêtise (si l’on est plus cynique) en constatant qu’il y a dans cette union paradoxale la recette actuelle du succès. Le twist final dans lequel on apprend que le collègue est en fait le père de l’enfant mort paraît tellement être la clé du film qu’on en oublie de vérifier et de constater que ça n’explique rien. Si le père et le collègue sont une seule et même personne, alors… alors quoi ? Tout le film serait la projection par la linguiste, du deuil de sa fille ? Mais comment pourrait-elle être en deuil puisqu’elle n’a pas encore rencontré le père de son enfant ? Ou bien, tout est un rêve, une reformulation mentale d’une réalité — la perte de l’enfant — trop dure à assumer ? Mais dans ce cas cette histoire d’aliens est définitivement gratuite.

Le film ne tient donc la route ni du côté « scientifique » ni du côté des personnages. Dans les deux cas, il s’affranchit du minimum de cohérence et carbure au sur-spectacle de manière à endormir le public sans rien lui raconter de consistant. Que montre d’autre le film que la main d’un cinéaste faisant son marché parmi les bonnes idées actuelles ? Pas grand-chose. Il sert une soupe métaphysique indigeste où x personnage (pourquoi ? comment ? mystère !) se trouve connecté au Temps de manière privilégié et peut, grâce à ça, circuler du passé au futur pour débloquer à l’avance (mais « à l’avance » veut aussi dire « en retard » si on suit cette logique) toutes les impasses d’un scénario chancelant. Interstellar avait au moins la décence — en ne disant grand-chose de plus — de raconter une histoire, construire des personnages et surtout proposer des images sidérantes. Dire qu’il n’y a rien d’impressionnant ici serait mentir, mais tout ce qui est visuellement intéressant est défloré dans la première demi-heure. Premier contact ne respecte ni le contrat du film SF, ni celui du drame métaphysique. Il pose simplement, ici et là, certains signes à la mode. Au final il ne raconte rien mais semble l’emporter du côté de la presse et du public qui peuvent y projeter tout ce qu’ils veulent sans être démentis — et avec un air intelligent puisqu’il s’agit de Mort, de Temps et de Langage (en farsi, en anglais, et en alien…).

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Alliés de Robert Zemeckis

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Film raté à toutes les étapes de la chaîne de fabrication. Le scénario de Steven Knight (Les Promesses de l’ombre) enferme les deux héros — pourtant censés être des espions, jouant plusieurs rôles — dans tous les clichés possibles. Marion Cotillard et Brad Pitt sont donc assignés à leur genre (son arme à elle est le sexe quand lui en appelle au courage des hommes dans l’adversité), assignés à leur époque (engoncés dans des situations éculées toutes appelées par le contexte historique) et assignés à leur langue (jusqu’à l’absurde quand on entend Brad Pitt parler français). Sa construction en deux parties — la rencontre / le mariage — est bancale et la tension censée porter la seconde partie (Cotillard est-elle ou n’est-elle pas une traitresse) totalement artificielle car improvisée quand le premier film n’a plus nulle part où aller. La mise en scène qui pourrait dynamiser cette histoire bancale empire l’état du malade. Elle semble se résumer à laisser les acteurs en roue libre devant une caméra qui les filme en champ-contrechamp sans aucune invention visuelle. Les plans ne racontent rien mais redoublent une action elle-même redoublée par les dialogues. Zemeckis est un mauvais illustrateur en pilotage automatique. Même la post-production du film est catastrophique : le film paraît se passer sous cloche, sans ambiances sonores dignes de ce nom ; le montage, qui pourrait alléger le film, l’alourdit constamment — la plupart des séquences s’essoufflent, les fautes de raccords se multiplient ; et que dire des effets spéciaux qui donnent l’impression d’un film tourné devant un jeu vidéo par pure fainéantise (était-il impossible de trouver un paysage de dunes à la place de ce grossier sable synthèse) ? Une telle débauche de moyens — le film a coûté 85 millions de dollars  — est incompréhensible au regard du résultat.

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