Deux documentaires (Homeland / Swagger)

par Lamara Leprêtre-Habib

Homeland : Irak, année zéro d’Abbas Fadhel (France/Irak – 2016)
Swagger d’Olivier Babinet (France – 2016)

Deux beaux documentaires, vus le même jour.

Le premier, Homeland : Irak, année zéro est un documentaire exceptionnel sur la guerre d’Irak de 2003. Avant la chute, la première partie, est consacrée aux mois qui précèdent l’invasion américaine de 2003 et Après la bataille, à ceux qui suivent la bataille, marqués par la chute de Bagdad et la présence américaine dans la ville. Abbas Fahdel, né en Irak et expatrié en France où il vit aujourd’hui, suit dans les deux volets la vie de sa famille sur place. Il se focalise sur ses neveux et nièces, un écolier et deux étudiants, dont la jeunesse le renvoie sans doute à son propre regard, lui qui a passé son enfance en Irak avant de gagner la France. L’Irak, c’est l’enfance et c’est ce qui donne au film, au-delà de son exceptionnelle richesse documentaire, une dimension proprement proustienne. Homeland, c’est A la recherche du temps perdu en Irak : un film où le passé est hanté par ce qui viendra après. Les paysages, les lieux, les expressions sur les visages, dans la première partie, sont déjà traversés et marqués par le temps d’après, ces années qui ne sont pas encore arrivées et qui déjà transfigurent l’Irak. Vues après 2003, les images sont hantées par le futur comme A la recherche… est hantée par la présence du narrateur en train d’écrire donc se pencher sur ce qui n’est plus. Dans l’une des dernières séquences du premier volet, le neveu du cinéaste (auquel Fadhel s’identifie peut-être le plus vu la place qu’il prend dans le film) fait visiter à son oncle le musée consacré aux désastres de l’invasion de 1991. Il marche au milieu du bâtiment bombardé et laissé tel quel et pointe sur les murs les photos d’enfants morts pendant les combats. Or l’on apprend plus tôt dans le film que ce même neveu, Haidar, trouve la mort à la suite de l’invasion de 2003. S’ouvre alors un de ces abymes dans lequel les chronologies s’effondrent, et où le temps, devenu tragique, échappe à la linéarité pour emprisonner ses sujets dans les boucles sans fin de l’Histoire. Il n’est plus possible de savoir où l’on est ni quand on est. A l’image du musée à ce moment-donné, le film de Fahdel est un lieu où s’entrelacent les vivants et les morts, un réceptacle de l’Histoire où tous les vivants sont déjà les fantômes du futur. En rendant compte de la vie de cette famille avant et après la bataille, il livre un témoignage essentiel et accomplit dans le même temps une des potentialités du cinéma qui est d’enregistrer le battement de l’Histoire c’est-à-dire montrer les lieux où elle est en marche. Ces lieux qui sont autant « physiques » — localisables géographiquement — que temporels. Dans ce musée visité par l’enfant et dans le musée vivant que constitue le film, on est en 1991 autant qu’en 2003. Tout à la fois, le petit garçon qui parle n’est pas encore né, il est le prisonnier vivant de l’histoire de son pays et déjà le fantôme d’un mort.

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Le second, Swagger, d’Olivier Babinet est aussi un documentaire sur la jeunesse, mais à Aulnay-sous-bois, en France. Le grand mérite du film est de montrer autrement des jeunes qu’on est plus habitués à voir et entendre dans des mises en scène naturalistes. Or souvent l’approche classique du documentaire social donne autant la parole à ceux qui sont filmés qu’elle ne les enferme dans des rôles ou situations stéréotypés. Swagger offre au contraire aux ados un espace dans lequel ils deviennent visibles et audibles pour ce qu’ils sont et pas seulement pour ce qu’ils représentent (la jeunesse défavorisée, la jeunesse d’origine immigrée), pour l’image que l’on a déjà d’eux ou le discours qu’on leur prête (la cupidité, no future). On entend tour à tour, entremêlés, les onze témoignages d’élèves du collège Claude Debussy. 4_chameaux_hd_copyright-ronan-merot-2Ils nous parlent de leurs rêves, de l’amour, de la façon dont ils voient la France et la cité dans laquelle ils vivent. Ils nous disent pour beaucoup ce qu’on sait déjà sur la fracture sociale et territoriale mais la façon dont le film enregistre leurs témoignages rend ces derniers audibles. C’est d’autant plus admirable qu’il le fait en empruntant les outils du film « pop » (la musique électronique, une éclairage -naturaliste, l’utilisation de ralentis et l’hybridité générique) sans tomber dans ses travers habituels en noyant les discours tenus sous des images léchées et des tubes à la mode. Au contraire, ici, tout converge toujours vers ces onze ados. Les séquences mises en scène (qui sont souvent musicales) sont toujours tirées de ce qu’ils racontent — des rêves, des souvenirs, des anecdotes — et s’ils se trouvent à jouer un rôle, c’est le leur uniquement, jamais celui que leur imposerait le regard surplombant du cinéaste. Dans Swagger — c’est peut-être ce qui est nouveau dans cette forme de documentaire autant mise en scène que de la fiction — les jeunes ne sont pas les témoins de leur vie cités à comparaître devant la caméra d’Olivier Babinet ; ce sont de  véritables personnages de cinéma, co-construits par lui et par eux.

L’imagerie « pop », dont on pourrait d’abord craindre le pire, se révèle alors la pièce maîtresse du film. Introduire des animaux, des lumières et des sons étrangers aux lieux filmés, plus qu’une simple idée est un geste de cinéma des plus justes pour approcher ces ados. Pendant une heure et demi, une ambiance étrangement fantastique règne à Aulnay-sous-bois. Cette étrangeté c’est le territoire où peuvent renaître pour ce qu’ils sont ces personnages connus du cinéma que sont « les jeunes de banlieue ». Ce qu’ils sont, c’est-à-dire d’abord des ados, rendus à l’étrangeté, à la bizarrerie qui caractérisent leur âge, que ce soit à Aulnay-sous-bois ou du bon côté du périphérique. Ce sont à la fois des herbes folles — poussées là où l’on croit que rien de vivant ne peut naître — et des créatures fantastiques, comme des métamorphoses ou les vampires de Twilight : des êtres aux codes et aux rites différents, presque venus d’un autre monde.

 

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