Planetarium de Rebecca Zlotowski

par Lamara Leprêtre-Habib

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Le dernier film de Rebecca Zlotowski est déroutant, tout ce qu’elle entreprend n’y est pas réussi, mais on y trouve une ambition narrative bien supérieure à ce qu’on peut voir par ailleurs. Ça ne suffit pas à en faire un beau film mais justifie qu’on le regarde et qu’on prête au film l’attention suffisante pour essayer de comprendre où quelque chose dysfonctionne.

De façon très schématique, Planetarium se situe à la croisée de deux ambitions narratives distinctes, de deux types de cinéma. Le premier est un cinéma dans lequel l’intrigue se sait être racontée et où le spectateur, plongé dans un labyrinthe narratif, tire plaisir de l’enquête qu’il a à mener pour comprendre ce qui lui est raconté. La première demi-heure du film, telle une poupée gigogne, accumule les intrigues et les fils narratifs : du parcours des deux sœurs Barlow (Nathalie Portman et Lily-Rose Depp), médiums américaines débarquées en France, on passe au portrait d’André Korben (Emmanuel Salinger), puissant producteur de cinéma qui cherche à filmer les fantômes avant de revenir aux deux sœurs dont les chemins finissent par se séparer. Dès qu’une situation est installée, la séquence suivante fait un pas de côté et délivre ce plaisir particulier de ne jamais savoir où nous sommes.

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L’autre cinéma est plus attaché aux personnages, son point d’équilibre se situe à leur hauteur et ce qui est cherché est l’adhésion à leurs affects. Ici, la cinéaste cherche à instaurer, avec chacun des personnages à son tour, une forme d’intimité plus ou moins grande. Si André Korben reste volontairement mystérieux du début à la fin, des séquences entières lui sont tout de même consacrées. Pour ce qui est des deux sœurs, c’est sur leur parcours que l’intrigue s’articule en mettant plus ou moins en avant l’une ou l’autre, l’ensemble du film étant enserré, sous la forme d’un long retour en arrière, dans le point de vue de Laura Barlow (Nathalie Portman).

Entre ces deux directions, Planetarium hésite sans vraiment trancher et son défaut est de ne pas parvenir non plus à la troisième voie que serait l’alchimie des deux. Cette troisième voie est ce que propose souvent le cinéma de Lynch, le meilleur exemple étant Mulholland Drive : un mélange inextricable d’enquête mentale (et donc cinématographique dès lors que la forme du film suit les chemins sinueux des affects — désir, culpabilité) et d’aventure physique au plus près des émotions et sensations des deux héroïnes.

Si l’inconscient cinématographique vers lequel lorgne Planétarium est ce cinéma-là, alors le problème du film n’est plus qu’il y a trop (d’intrigues, de personnages, de films ouverts) mais peut-être pas assez : pas assez de mystère pour captiver et pas assez de chair pour faire vibrer. On trouve pourtant ici et là quelques tentatives notables, notamment au niveau du montage. Au sein d’une structure classique de récit enchâssé, la linéarité de l’intrigue est accidentée par la présence d’éclats de séquences antérieures, disséminés un peu partout comme des souvenirs et qui, si le geste était plus radical, apporteraient une étrangeté qui deviendrait captivante. Au lieu de quoi le film suit malgré tout des schémas de construction assez classiques.

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De façon plus générale, et pour ce qui concerne spécifiquement l’écriture, il est à mettre au crédit de R.Zlotowski et Robin Campillo (son co-scénariste) l’audace qui consiste à faire sciemment dérailler ou dévier le film en son milieu. La première moitié du film suit très schématiquement la volonté d’André Korben depuis la rencontre avec les deux sœurs jusqu’à ses premières tentatives de capturer, grâce à la caméra, des traces des fantômes qu’elles réussissent à convoquer. Le dernier tiers du film glisse sur d’autres rails qu’on voit progressivement se mettre en place : le message « la pute du juif », la persécution financière de Korben, sa déportation. Entre ces deux mouvements, le film nous perd, sans doute volontairement, mais pas assez radicalement. Pendant une bonne demi-heure, sans être déjà entré dans la tragédie, il avance en cultivant tout ce qu’il a déjà posé (la relation ambiguë entre les deux sœurs, la carrière de Laura Barlow (Portman) dans le cinéma, les recherches sur le paranormal, le fantôme de Korben). On n’est plus dans l’élan de fiction du départ, pas encore dans la simplicité tragique des dernières scènes (le génocide juif et la maladie de Kate Barlow : simplement dans un état de latence qui aurait pu être un vrai sentiment de malaise. Quoi qu’il en soit, l’Histoire entrée par la petite porte (ce ne sont pas les chars allemands dans Paris mais l’arrestation de Korben) finit par anéantir la profusion romanesque qui était, au départ, une promesse de rêve. Tout à coup, en accéléré ou en coulisses, des fils d’intrigues s’effondrent de façon brutale. Il y a là une forme d’audace à mettre au crédit du film même si l’absence de radicalité, ici encore, laisse une impression mitigée.

On retiendra plutôt la place assez belle accordée au motif du cinéma dans le scénario. Là où on pouvait craindre un éloge simpliste de l’art comme machine de rêve, le motif est traité avec plus de nuance. Dans la première moitié, le cinéma est bien l’instrument de tous les fantasmes, l’outil dont on rêve qu’il réussira à tout filmer et presque ressusciter les morts. À la fin, le cinéma est devenu une cage dont est prisonnière Laura Barlow : un cinéma d’occupation, certainement collabo, bien incapable de se hisser à la hauteur des rêves d’André Korben. C’est une manière assez belle de désacraliser l’objet cinéma pour faire basculer le regard non plus sur l’outil mais sur ceux qui le font et sur ce qu’ils y projettent : le meilleur comme le pire.

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