Juste la fin du monde, de Xavier Dolan

par Lamara Leprêtre-Habib

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DOLAN CONTRE DOLAN (bis)
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Juste la fin du monde, nouveau film de Xavier Dolan, sort deux ans après Mommy dont il est, d’un point de vue esthétique, la suite la plus fidèle. Dans l’intervalle, la mise en scène de Dolan n’a pas changé d’un pouce et semble maintenant faire système. L’adaptation de la pièce de Lagarce confirme en effet la tendance profonde à l’œuvre dans son cinéma qui tend, d’un point de vue formel, à se calquer sur le clip. Le défi qu’il s’est fixé semble en effet de réussir à charger d’une émotion cinématographique la forme qui en est sans doute le plus dénuée. Car à la différence du cinéma dont l’un des projets est de faire éclore l’émotion dans le temps et le mouvement, à partir de l’artifice et de la convention (comme au théâtre) le clip cherche une émotion instantanée et passe pour cela par l’artifice suprême qui consiste à mêler émotion musicale et émotion picturale pour essayer de recréer une émotion cinématographique. Le clip, c’est le régime uniquement commercial de la séduction : la belle image + la musique envoûtante, en un minimum de temps et avec un maximum d’impact. On ne laisse pas écouter, on fait entendre, on ne laisse pas voir, on montre. Voilà le clip, qui bannit l’espace de l’interprétation, le temps nécessaire à la naissance du personnage au théâtre, à l’opéra ou au cinéma. 

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Et pourtant, paradoxe suprême, le cinéma de Dolan est un cinéma d’acteurs. Laurence Anyways ne repose sur les performances de Melvil Poupaud et de Suzanne Clément, Tom à la ferme et Mommy sur celles de Dolan lui-même, d’Anne Dorval et d’Antoine Olivier Pilon. Les interprétations sont chaque fois mesurées, justes, et il est manifeste que le principal talent du réalisateur se situe dans ce travail.

Dans ses films, c’est donc, en plus du spectacle qu’il propose, à une lutte de la forme et du travail d’interprétation des acteurs que Dolan invite. À cet égard, Mommy était particulièrement indigeste : l’exacerbation de la forme, voulue comme complémentaire de l’exacerbation des émotions (voir la libération du personnage et du cadre dans un même mouvement), produisait une sorte de bouillie pop sans âme, où l’émotion était sans cesse montrée du doigt, désignée à spectateur qui n’avait sa place nulle part ailleurs que face à l’hypnotiseur lui imposant constamment un code de bonne conduite émotionnelle. On ne retrouvait rien du bel équilibre de Laurence Anyways, véritable chef d’œuvre, où la forme plus aérée, le geste plus ample, autorisait de vrais moments d’émotion.

Juste la fin du monde se situe quelque part entre ces deux films, plus près, il est vrai, du côté de Mommy que de Laurence Anyways. Le show Dolan propose cette fois un combat quasiment à armes égales entre les acteurs et la mise en scène, les personnages et le cadre dans lequel ils sont pris. Faut-il y voir la trace de l’origine théâtrale du scénario ? Peut-être moins que le talent des cinq acteurs enfermés dans la maison : Gaspard Ulliel (Louis, de retour dans sa famille après 12 ans d’absence), Nathalie Baye (Martine, sa mère), Léa Seydoux (Suzanne, la sœur quasiment inconnue), Vincent Cassel (Antoine, le frère aîné, bourreau démuni) et Marion Cotillard (Catherine, la femme d’Antoine).

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Si à la différence de Mommy, l’émotion perce ici bel et bien, c’est par intermittence, c’est-à-dire en enjambant les obstacles posés par Dolan lui-même. Souvent, sa mise en scène alourdit où elle devrait alléger, montre du doigt au lieu de suggérer. Et paradoxalement, les silences de Dolan sont plus étouffants que les monologues de Lagarce mais sans que ce sentiment n’aille toujours dans le sens de ce qui est raconté : l’enfermement dans la famille, l’incommunicabilité dans la surenchère de discours. Les monologues de Louis sont ainsi remplacés par de longs plans ralentis sur le visage de Gaspard Ulliel où le désarroi est désigné et souligné, comme toutes les autres émotions sur les visages des autres personnages. Chacun a ainsi droit à une série de plans fixes qui fonctionnent comme révélateurs des émotions sourdes contenues chez Lagarce dans le flot de paroles vaines.

Mais le travers de Dolan est qu’il révèle souvent moins qu’il ne surligne. Il suffit de voir quel usage il fait des flash-backs qui, dans une entreprise d’élucidation de ce qui se joue au présent, finissent par aplatir ce présent. Les flash-backs fonctionnent ici comme images mentales de Louis : ainsi se souvient-il de son premier amant et de la matinée passée à l’aéroport. Dans les deux cas, cependant, les images viennent se substituer à ce que l’acteur seul portait chez Lagarce. De façon très paradoxale, comme toujours chez Dolan, ces images supposées rapprocher de Louis (et nous mettre directement dans sa tête) sont aussi un moyen d’éloigner de Gaspard Ulliel. On peut pourtant légitimement penser, vu sa prestation par ailleurs, qu’il était capable sans béquille d’incarner les nuances que ces images pointent avec la même subtilité que Spielberg pour le suspense.

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Ce que Dolan propose est, comme chez Spielberg, un pur spectacle dans lequel tout le monde, acteurs compris, est prié de rester à sa place. Il a beau les diriger avec une grande précision, la forme qu’il crée pour accueillir leur interprétation est tellement verrouillée qu’elle exclut de facto toute émotion incontrôlée. Dolan contrôle tout, jusqu’au montage qu’il effectue seul ce qui n’est pas sans limite quand, à de nombreuses reprises, la coupe frappe là où l’émotion commençait à naître. Si quelque chose passe bel et bien de l’acteur au spectateur, on ne peut donc s’empêcher de penser que beaucoup se perd aussi en chemin. Il est donc dommage de voir que Dolan ne s’autorise plus et ne nous autorise plus la respiration qui menait Laurence Anyways, il y a quatre ans, vers la pureté émotionnelle, une émotion de pur cinéma. Dans Juste la fin du monde, tout ce qui nous parvient le fait avec difficulté. C’est la nouvelle preuve de l’extraordinaire résistance opposée par le Dolan formaliste au Dolan directeur d’acteur.

>>> Mommy de Xavier Dolan

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