Carol de Todd Haynes

par Lamara Leprêtre-Habib

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UN GRAND FILM MENTALvlcsnap-2016-02-08-01h07m45s492

Les premières images marquantes du film de Todd Haynes montrent un trajet en taxi dans un New York plongé dans la nuit. Nous sommes en hiver et dehors les hommes portent des chapeaux et des costumes sombres, les femmes des manteaux de fourrure. C’est le paysage aux couleurs désaturées que s’est attaché à peindre Hopper, passant du noir et blanc à la couleur.

Dans le taxi est assise une jeune femme derrière les vitres embuées. Son visage est un peu flou mais on distingue, entre les taches de condensation, deux yeux perdus sur les rues qui défilent ; des yeux qui s’attardent sur les pas d’une grande femme blonde, Carol, qui marche à l’extérieur accompagnée d’un homme. Ce sont les deux personnages qu’on a vus juste avant la scène du taxi, dans la première séquence du film. Il est encore impossible de dire qui ils sont vraiment, seulement que cet homme a interrompu une fin de dîner entre les deux femmes et que Carol (Cate Blanchett) a abandonné la jeune femme du taxi (Rooney Mara) pour le suivre. Dans le taxi, les yeux de Rooney Mara attrapent au vol une autre image de Carol : le souvenir de son apparition dans un grand magasin de jouets new-yorkais.

Les deux heures qui suivent remettent dans l’ordre ces images qui se mêlent : celle du taxi dont on finira par comprendre l’importance à la fin , et celle du magasin qui est plus rapidement élucidée. Une fois le temps remis à l’endroit, quelques minutes suffisent pour que se produise la rencontre entre les deux femmes, point de départ de toute l’histoire : Therese (Rooney Mara), jeune femme brune, employée du grand magasin, conseille Carol, grande bourgeoise en fourrure à la recherche d’un jouet pour sa fille. Elles échangent quelques regards, Therese perd Carol dans la foule, mais grâce aux gants que cette dernière oublie à la caisse, un lien peut se nouer entre elles.

Cette ouverture du film par l’anticipation des dernières séquences ne doit être vue ni comme une coquetterie de Todd Haynes, ni comme un effet dilatoire destiné à créer du suspense. Elle est au contraire la première pierre mise à l’édification d’un grand mélodrame cérébral.

Le cœur de l'image mentale (Rooney Mara)

Le cœur du mélodrame mental (Rooney Mara)

Ce que Todd Haynes met au centre est presque l’inverse : c’est la pensée, ou plus exactement le doute. Et la forme du film dessine exactement ce trajet. La première pièce majeure, ce sont les yeux perdus de Thérèse. Puis le film revient en arrière, sonde le passé de cette scène-là. Il finit par y revenir et former une boucle, avant de nouer le nœud dans les cinq dernières minutes qui vont au bout de ce trajet en taxi. Il est encore question de regard mais aux yeux perdus se substituent ultimement des yeux fixes. Therese est debout au milieu du restaurant où Carol est en train de dîner. Elle l’observe fixement en attendant que sa présence soit remarquée et quand Carol lève les yeux vers elle, son regard reste dirigé droit vers elle.

Au centre du nœud constitué par l’ouverture et la fermeture, ce qui est arrivé, c’est la mue de ce regard. Si le visage de Rooney Mara affiche une candeur farouche pendant l’essentiel du film, c’est bien que Todd Haynes ne s’attache pas à peindre une passion mais, presque au contraire, à creuser une émotion et un état précis : le moment d’hésitation où Thérèse doit décider si elle engage son existence pour une passion ultérieure.

Carol est donc davantage l’exploration du moment préalable à la passion que l’image de son accomplissement. A cet égard, la scène de sexe entre les deux femmes est presque accessoire puisqu’elle conduit sur la mauvaise piste : celle consistant à traquer la passion derrière la froideur corseté du New-York bourgeois des années 1950. Les longues promenades en voiture à travers la campagne où l’on ne fait rien de plus que se sourire sont davantage à l’image de ce qui intéresse Todd Haynes, à savoir non pas tant la description de l’amour que de ce qui le retarde.

Ce qui intéresse, dans le film, ce ne sont pas les étapes successives par lequel le feu vient à l’esprit mais comment l’esprit se donne au feu, et ce que dit cette inversion des termes logiques. Pendant deux heures, Carol montre tout ce qui empêche et retarde la passion. D’abord les tentatives de compromis (la séparation de Carol et son mari) puis les barrières à sauter lorsqu’il devient clair que le compromis est impossible. A savoir, donc : le fossé entre classes sociales, l’indépendance financière de Therese et finalement l’emprisonnement de Carol dans le mariage par le biais de la maternité. A mesure que le film avance, ce sont toutes ces barrières qui se renforcent, puis qui tombent, d’abord du côté de Carol décidée à refuser le compromis. Se révèle alors, plus qu’un film mental un grand film mental dans la mesure où ce qui reste seul, à la fin, c’est l’esprit.

Pour y parvenir, le film opère, deux heures durant, un lent travail soustractif grâce auquel tombent les masques et se révèlent les visages. Cette soustraction concerne, en premier lieu, les obstacles posés par les milieux respectifs des deux femmes. Mais pas seulement. Ce qu’il y a de plus central encore est à chercher du côté de l’interprétation absolument extraordinaire de Cate Blanchett. Lorsqu’elle apparaît à Therese pour la première fois, dans le magasin de jouets, elle joue de sa voix grave et fait montre d’une assurance naturelle qui rappelle les grandes stars des années 1950, pas très éloignée, par exemple, de l’aplomb d’une Lauren Bacall. Elle ne fait pas mystère de son homosexualité que sa position sociale lui permet d’abord (avant que son mari n’entre en guerre contre elle) d’assumer. Elle paraît solide, le visage pareil à une gracieuse poupée de cire affichant une parfaite sérénité. A mesure que le film avance, ce sont ses traits qui se transforment le plus. Tandis que Therese continue d’afficher l’innocence et la stupéfaction propres au moment de réflexion dans lequel elle est prise, le visage de Carol dévoile d’abord une souffrance bouleversante (voir la scène de la confrontation entre mari et femme dans le bureau des avocats) puis finalement une douceur et une détermination qui n’ont plus rien à voir avec le personnage qu’elle composait au départ lorsqu’il s’agissait de séduire la jeune vendeuse. Avant que Therese se décide à la suivre sur le chemin de la passion, c’est sur son visage qu’on en lit les affres. Et c’est sur son visage à elle que le film, logiquement, s’achève : c’est là, en effet, sur son sourire, qu’on lit le chemin parcouru.

La dernière scène du film, dans le restaurant, n’est finalement pas autre chose qu’une nouvelle scène de rencontre. Dans l’échange de regards qui a lieu, c’est un nouveau film, sur la passion cette fois, qui peut commencer. Il arrive, à ce moment-là, la même chose que dans le magasin de jouets : les regards des deux femmes se croisent, elles se sourient, et un lien se noue entre elles. Mais cette fois, elles sont comme nues l’une à l’autre, débarrassées des vêtements, des masques et des obstacles qui les gênaient. A ce moment-là, il ne reste plus pour les séparer que leur volonté. Ce final confirme que Todd Haynes ne propose pas un simple pastiche de l’esthétique classique mais la revisite pour en infléchir la trajectoire. Avec Carol, il transforme le mélodrame hollywoodien des années 1950 en mélodrame mental, centré sur l’esprit et le choix à faire quand la violence des sentiments est étouffée.

Carol de Todd Haynes. Scénario de Phyllis Nagy, d’après Patricia Highsmith. Photographie d’Edward Lachman. Musique de Carter Burwell.
Avec Rooney Mara (Therese Belivet), Cate Blanchett (Carol Aird) et Kyle Chandler (Harge Aird)
Etats-Unis. 2015. (2016 en France)
1h58.
Prix d’interprétation féminine pour Ronney Mara au Festival de Cannes 2015.

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