Les Deux amis, de Louis Garrel

par Lamara Leprêtre-Habib

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Des Deux amis de Louis Garrel, retenir la puissance du jeu de Golshifteh Farahani. L’actrice iranienne dégage une intensité d’émotion qui la porte bien au-dessus des deux autres personnages. C’est bien naturel puisqu’elle est le pivot de l’intrigue, celle que se disputent gentiment Vincent Macaigne et Louis Garrel. Et néanmoins, elle récupère par son jeu la place que le scénario ne lui donne pas vraiment. Le film s’ouvre avec elle, et son parcours atypique dont les garçons, d’abord, ne savent rien; mais la suite du film la perd un peu. Quelques scènes la mettent particulièrement en avant, mais la deuxième partie du film la voit un peu disparaître au profit du duo masculin dont elle se transforme en faire-valoir. C’est un peu dommage puisqu’il y avait là, sans doute, le plus intéressant en termes d’écriture et de jeu. Louis Garrel et Vincent Macaigne composent en effet le même numéro que dans la plupart de leurs autres films : ceux d’adulescents incapables de se dépatouiller dans leurs relations avec les autres, relations finalement symptomatiques de leur incapacité à trouver un équilibre intérieur. Ici, Vincent Macaigne est donc attaché aveuglément à Mona qui le fuit pourtant et tente de mettre de la distance entre eux. Il en oublie de voir que Louis Garrel le maltraite, l’infantilise, même s’il l’aime. C’est que Louis Garrel est un peu misanthrope et qu’il s’est habitué depuis trop longtemps à porter un Macaigne foncièrement dépressif. On retrouve le même ton qu’on a vu ailleurs chez Christophe Honoré (qui co-signe le film) ou chez Guillaume Brac (Tonnerre). Au fond, les deux acteurs jouent le rôle qui leur est désormais attaché, comme Jean-Pierre Léaud, en son temps, transcendait ses personnages pour en devenir physiquement une forme de personnage-synthèse qu’on aurait pu appeler « Jean-Pierre Léaud » à la place d’Antoine Doinel. Ce n’est pas déplaisant, ici, de voir Louis Garrel faire de Louis Garrel et Vincent Macaigne faire du Vincent Macaigne : juste sans conséquence. Au fond, donc, la seule tension potentiellement explosive (et féconde) vient de Golshifteh Farahani. Elle est partiellement exploitée et partiellement abandonnée. L’une des séquences qui lui est consacrée et qui a lieu dans un bar, la nuit, est assez symptomatique de ce qu’est le film. Mona saoule sa détresse dans l’alcool avec Louis Garrel : elle est un peu perdue parce qu’elle n’a pas pris le train qui lui permettait d’échapper aux ennuis qu’elle traîne derrière elle. Elle pousse bientôt énergiquement les tables du lieu vide et se met à danser, face caméra, pendant plusieurs minutes. De même que les partitions de Garrel et Macaigne, cette scène est une resucée de la région du cinéma à laquelle ils appartiennent : on l’a déjà vue dans Les Bien-aimés signifier la détresse de Chiara Mastroianni en pleine apocalypse sentimentale le 11 septembre 2001. Rien d’original sur le fond, mais on sent malgré tout, dans sa danse endiablée, quelque chose qui perce (une rage, une énergie qui traverse le film de manière fugace) et qui pourrait percer aussi dans le reste du film s’il était davantage focalisé sur elle. Parce qu’elle est la seule des trois à être capable de transcender son rôle : non pas pour jouer « Golshifteh Farahani » et se constituer elle-même en personnage de cinéma, mais pour devenir son personnage à part entière et parvenir à susciter émotion et identification plus que reconnaissance complice de ce que, somme toute, on n’a cessé de voir ces dernières années.

Les Deux amis, réalisé par Louis Garrel, écrit par Louis Garrel et Christophe Honoré, d’après Les Caprices de Marianne d’Alfred de Musset. Produit par Anne-Dominique Toussaint. Photographie de Claire Mathon, montage de Joëlle Hache, costumes de Justine Pearce, Décors de Jean Rabasse, et musique de Philippe Sarde.
Avec Golshifteh Farahani (Mona), Louis Garrel (Abel) et Vincent Macaigne (Clément).
France, 2015.

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