Un conte de Noël

par Lamara Leprêtre-Habib

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Arnaud Desplechin et Emmanuel Bourdieu : Scénario de Un conte de Noël (A. Desplechin – France – 2008)

Séq. 29 & 30. Ext. Boîte aux lettres – Int. Ambulance – Lieu abstrait, quelque part — Jour.

a) D’abord, dans une cour. Un iris presque fermé laisse voir au centre de l’image, Elizabeth qui s’approche vers nous.
Sur l’écran, la 1° journée s’inscrit comme un chapitre en lettres rouges, date et thème :
—–VEND. 22 DECEMBRE – LA LETTRE
Elizabeth ouvre la boîte aux lettres. Il fait froid, soleil d’hiver. Elle porte des lunettes noires, pour cacher ses larmes de la veille.
En insert : une lettre qu’elle ouvre, elle reconnaît l’écriture d’Henri.

b) L’autoroute. Maintenant nous sommes avec Elizabeth et Paul, qui roulent vers Roubaix, dans une ambulance psychiatrique. Un fauteuil médical où les infirmiers ont bien voulu ne pas sangler le malade mental. Paul regarde le paysage morose par la fenêtre, il semble apaisé. Elizabeth veille son fils ; elle relit la lettre de son frère, qu’elle finira par replier et ranger dans son sac.

c) Nous voyons Henri lire la lettre que sa sœur a reçue le matin même.
Il est assis, quelque part, un lieu abstrait, sur un gigantesque fond bleuté, sa lettre à la main. Il regarde la caméra, sa voix est tendre.

HENRI :
Elizabeth, Sur l’injonction tactile de ton fils, nous voilà conduits à nous voir pour Noël. Quels mots peut-on trouver pour recouvrir plus de cinq ans de bannissement ? Je crains qu’il n’y en ait pas ; ou qu’il faille une force d’âme telle que tu ne saurais la trouver en toi…

Dans l’ambulance, Elizabeth regarde par la vitre.

HENRI (off) :
… Toujours mon vieux principe : ne pas agir au-delà de sa capacité à réparer.

d) En alterné, nous reviendrons sur Henri, qui continue et termine sa lettre. La caméra s’approche de lui en un travelling, jusqu’à finir en très gros plan de son œil.
Quand Henri finit par « signer » sa lettre, nous ne voyons plus qu’un œil unique, précis, sans jugement, presque doux.

HENRI :
C’est assez injuste, mais ainsi Junon peut presque tout se permettre, parce qu’elle peut presque tout réparer ! D’autres peuvent peu, sinon se laisser pardonner. Ainsi, toi et ton mari qui furent tous deux trop couverts d’indulgences… Mais la démesure, la folie, la violence de cette nouvelle « structure » familiale ont atteint des limites que je n’imaginais pas. Nous sommes ici en plein mythe, et je ne sais pas de quel mythe il s’agit. Que se passera-t-il à Noël ? Rien, bien évidemment. Mais peut-être le malaise une fois énoncé, il nous sera plus facile de l’endurer et de se protéger derrière une douce chape d’ennui. 

Dans l’ambulance, Paul demande quelque chose à sa mère. Elizabeth lui sourit.

HENRI :
Je connais peu de gens qui furent autant haïs que moi ; et chaque fois je m’en étonne ! Pourtant, j’imagine que, d’une façon ou d’une autre, je dois bien le désirer.

Elizabeth reprend la lecture de la lettre de son frère.

HENRI (off) :
Alignant les mots avec mon stylo, je m’amuse en songeant que cette lettre semble sortie tout droit d’une parodie de Kafka — elle ferait un bon début de nouvelle.

L’ambulancier sur le siège passager à l’avant se tourne vers Elizabeth et coulisse la vitre de séparation.

L’AMBULANCIER :
Ca va ?
ELIZABETH : 
Ouais, ouais.
L’AMBULANCIER :
On va bientôt arriver, hein ?
ELIZABETH :
Merci.

Il referme la vitre. Elizabeth reste rêveuse, souvenirs d’autres Noëls plus heureux ?

HENRI (off / in) :
C’est donc comme si toutes ces tentatives d’assassinat mental et social avaient eu l’heureuse fonction de me transformer en personnage et de transmuer ma vie en roman. Pendant quatre ans, voir mes parents dans des cafés quand ils passaient à Paris parce que ma présence puait, sans que je sache jamais pourquoi. Être toléré chez mon frère cadet navré, comme un prisonnier en cavale. Apprendre de vingt sources différentes que, quand ma sœur ne me niait pas, elle prêtait main-forte — ou main molle — aux attaques les plus indécentes qui s’organisaient contre moi… A tout ceci, qui est mal décrit, à travers le prisme un peu bête de ma solitude, il n’y a pas de mots qu’on puisse ajouter. Quel mot pourrais-tu désormais écrire qui performe une douceur sans mièvrerie après une telle curée ? La voix peut transformer bien plus ; « je le jure » dit-on au tribunal. Ce dernier paragraphe confus pour te dire que j’ai bien conscience que ce courrier n’appelle pas de réponse. Tu n’en trouverais pas les mots et de cela, je ne t’en veux pas. Simplement, je te regarde aujourd’hui avec une pitié fraternelle : sœur imprudente, oh tu as grandement offensé ton sang. Et comme une petite fille devant un vase cassé, tu ne sauras le recoller. Ce n’était pas ta faute, ni celle du vase ; c’était un jeu idiot qui a mal tourné. Henri.

e) Sortie d’autoroute, nous entrons dans Roubaix…

(30 juin 2015)

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