Claude Chabrol

par Lamara Leprêtre-Habib

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« J’avais aussi des problèmes avec les filles. Depuis Huguette, forcément, j’avais des idées derrière la tête. Les surprises-parties, avec les orangeades et les machins comme ça, c’était plus du tout de mon âge. J’étais bien plus mûr que les autres types et j’avais d’autres ambitions. Mais, à Paris, les choses ne se passaient pas comme à Sardent : je n’arrivais à rien avec les filles que je connaissais. Du coup, je suis devenu complètement obsédé : je me suis mis à faire des « petits mains » dans le métro.

Je tâtais les fesses de toutes les filles qui passaient. Comme j’avais entre 15 et 16 ans, elles ne pensaient pas que c’était moi. Je n’avais pourtant pas l’air particulièrement angélique, mais j’étais très mince et très musclé, avec une vraie tête de séminariste et c’étaient les gros cochons qui se faisaient engueuler. Enfin, ça m’est quand même arrivé de prendre quelques paires de gifles. C’était une drôle de période.

J’ai fait des « petites mains » pendant deux ans. Je ne souffrais pas. J’ai toujours été très doué pour le bonheur. Quand les choses ne vont pas comme je veux, je m’arrange pour les tourner quand même à mon avantage. A l’époque des « petites mains », quand les filles que je draguais me rejetaient, je me consolais en me disant : « Puisqu’elle préfère Untel, c’est une idiote. » L’affaire était classée. Et j’allais faire un tour dans le métro. Avec les filles, ça a tout de même fini par s’arranger. Je n’étais pas devenu spécialement plus beau, mais j’avais appris l’art de les baratiner. Une fois, je me suis pourtant payé le luxe de jouer les timides. La fille était toute consentante, mais je lui disais : « Non, je ne peux pas. C’est impossible. Pas avant le mariage. » La pauvre ne comprenait rien.

En fait, à l’époque, je crois que je ne tenais pas tant que ça à « être avec quelqu’un ». La seule chose qui me tenant vraiment à cœur, c’était les séances de cinéma avec ma grand-mère. Elle était la complice de mes fredaines. Elle fermait les yeux quand je séchais les cours ou quand je piquais des sous dans son armoire. C’était vraiment le compagnon idéal pour aller au cinéma.

On commençait le matin vers dix heures, l’heure à laquelle les distributeurs organisaient des projections pour les patrons des salles (dont mon oncle faisait toujours partie). On enchaînait à midi, puis à quatre heures et à six heures. On se précipitait dans le métro, on courait comme des dératés, on passait d’une salle à une autre. Bien sûr, c’était moi l’expert : c’était moi qui choisissais les films. Elle, elle mélangeait un peu tout, mais même sa façon de mélanger me charmait.

C’était une époque incroyable. Tout d’un coup, cinq ans de cinéma américain déferlaient en même temps. Je me souviens qu’un jour, j’ai vu Assurance sur la mort le matin, Laura à deux heures de l’après-midi, Lady Eve à quatre, La Femme au portrait à six et Le Tournant décisif à huit. Tout ça dans la même journée, ça fait de l’effet. Mais je ne pensais pas du tout à faire du cinéma. Pour moi, un film, c’était comme voir un tableau : c’était éprouver une sensation.

J’essayais de comprendre comment c’était fait, pourquoi celui-ci était plus sobre que celui-là, pourquoi tel personnage tournait le dos à tel autre en lui parlant… J’ai même très vite repéré quand une scène était mal filmée. Mais ça n’allait pas plus loin. Je crois qu’un jour j’ai dit à mes parents que j’avais envie de faire du cinéma. Ils m’ont répondu : « C’est un métier de pédéraste. » Ça ne m’a pas troublé une seconde. »

Article sur La Cérémonie, de Claude Chabrol (1995)

(8 mai 2015)

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