Arnaud Desplechin : « là où ça fait peur »

par Lamara Leprêtre-Habib

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« Notes lacunaires » d’Arnaud Desplechin pour la préparation de Rois & Reine (France, 2005)

« Le pari du film tient dans l’idée que la plupart des films psychologiques offrent de faux sentiments en spectacle. Ou des sentiments mièvres. Tièdes ou faux, ces films ne donnent pas une impression d’action. Même obscénité, mêmes clichés dans les films d’Haneke ou dans la mièvrerie française. Dans le premier cas, fascination facile pour une cruauté fantasmée ; dans le lot commun, cet appétit incompréhensible pour un monde mou.

Ici, nous essaierons d’être vraiment violents. Au cœur des sentiments, là où ça fait peur, là où la vie devient excitante.

Peut-être les spectateurs feraient la différence et viendraient voir quelque chose de vraiment dur, vraiment un peu terrible.

Il n’y a pas de cruauté chez Ingmar Bergman, pas plus qu’il n’y a d’emphase dans les westerns d’Anthony Mann. Tous deux font des films droits, ils n’ont pas peur de la nudité. La peur de la nudité, le sentiment de l’abandon n’empêchent pas le roman. C’est leur dureté à chacun qui étrangement « enchante » leurs fictions… Chez I. Bergman, comme dans un rêve ; chez A. Mann, comme sur les planches d’un théâtre.

Discussion avec N.L. Sommes en rage tous les deux contre tous ceux qui voient plus de sacré dans la souffrance que dans la joie idiote ou l’ennui. Que nous souffrions, la belle affaire ! et il nous faudrait le taire ? N’est-ce pas avec le sérieux le plus absolu que nous éclatons de rire ? La fierté ne contient pas plus de vérités que la honte ; je les éprouve toutes deux. Toutes choses sont égales. Tout est également sacré et trivial, bien entendu.

Lecture pour le travail : Ibsen à nouveau, O’Neil, Strindberg (Orage, La Maison brûlée, Créanciers…), Thomas Hardy (Le Bras flétri), Hawthorne (les nouvelles fantastiques)… Relire Hoffmann ? »

(Rois & Reine, un scénario de Arnaud Desplechin et Roger Bohbot, Denoël, 2005, p.16)

***

87. Ailleurs – Jour
Le père, dans une lettre testamentaire, « accuse » Nora. C’est bien sûr une déclaration d’amour fou.
Louis semble terriblement seul, sur un fond gris et or : le roi Lear…

LOUIS JENSSENS : Ma petite chérie,

Tu as été d’un égoïsme monstrueux… Je pense que c’est un peu ma faute si tu es devenue ce que tu es.
     Je voudrais ne pas t’aimer, mais des deux filles que nous avons eues, ta mère et moi, tu étais la plus jolie. Et tu avais besoin de me séduire, et j’ai eu besoin d’être séduit. J’étais très seul, ta mère était souvent à l’hôpital, et ça t’a rendu la partie facile. Je t’ai aimée follement toutes ces années. Ta sœur s’est renfermée et toi, tu t’es épanouie. Chaque année plus agressive, plus vaniteuse, âcre, froide, superficielle…
     Et je n’ai pas su m’empêcher de te chérir. J’ai une colère contre toi que je n’arrive pas à éteindre alors que mon corps est en lambeaux. Je brûle de colère devant ta rébellion mauvaise.
Je suis coupable parce que c’est moi qui ai poussé ma petite fille à être fière. Et tu es devenue chaque jour un peu plus dure. Comme du lait caillé, ta fierté a tourné en vanité aigre. Ton orgueil est devenu une coquetterie stupide et agressive. Et j’avais tellement aimé ton orgueil…
Aujourd’hui je ne suis plus assez idiot pour te plaindre. Je ne te plains pas.
Tu es une outre d’amertume, mon enfant, comme moi. Tu es bien ma fille. Derrière ton rire sec, crois-tu que je n’entends pas comment tu jouis ? Tu jouis parce que l’orgueil rend faible mais que ton amertume te donne une force terrible…
Je me suis inquiété souvent de la sauvagerie de ta sœur ; toi, tu étais toute soumise. Jusqu’à ce que je découvre, derrière ta soumission, une volonté et une envie qui me plongent dans la terreur. Je te crains. Je te hais, ma petite fille.
Je suis en train de mourir. Et je trouve ça tellement injuste que je meure et que toi, tu vives.           J’aurais voulu que tu aies mon cancer. Que tu souffres. Et qu’il me reste du temps pour te pardonner après ta mort. Alors je meurs dans la colère. Et je t’en veux de me survivre. Je voudrais que tu meures à ma place, et ce n’est pas possible… 

Il finit dans un sourire…

(28 mars 2015)

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