Coupe du monde & 14 juillet

par Lamara Leprêtre-Habib

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Ségolène Royal et les chaussures à talons
Ou comment regarder la Coupe du monde et le défilé du 14 juillet
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Deux événements qui n’ont sans doute rien à voir : la Coupe du monde qui vient de se terminer et le défilé du 14 juillet ce matin, sur les Champs-Elysées. Rien à voir, et pourtant, dans les deux cas, TF1 proposait, par le biais de son site internet de visionnage en direct, une option « multicam » : autrement dit la possibilité de choisir à tout instant parmi 5 angles de prise de vue. Cette option offerte au spectateur le transforme en réalisateur du direct qu’il désire voir. Si la marge de manœuvre n’est pas illimitée (on ne choisit pas ce que filment ces 5 caméras), cela laisse toutefois la possibilité d’assister à un contre-récit de l’événement, peut-être plus proche de la réalité vécue par ceux qui y participent.

L’option « multicam » est permise par l’inflation du nombre des caméras utilisées pour couvrir les matchs ou, en France, le défilé. Le phénomène est d’ailleurs toujours en cours : il y avait 17 caméras pour la finale France-Brésil de 1998. Il y en a avait 34 hier soir. A Paris, ce matin, on en comptait une trentaine. En résultent deux conséquences possibles :

La première, qui a eu cours jusqu’alors, a vu la promotion d’une « hollywoodisation » du sport (et particulièrement du football) et de tous les événements politiques. On le voit à chaque campagne présidentielle, où les deux partis majoritaires livrent des meetings de plus en plus proches des grands concerts (Ségolène Royal au stade Charléty en 2007, Nicolas Sarkozy et la (coûteuse) débauche de moyens techniques au Trocadéro et à la Concorde en 2012). On l’a vu récemment sur les plages du Débarquement, et ce matin, donc, sur les Champs-Elysées.

« Hollywoodisation », qu’est-ce à dire ? Grossièrement que la dimension spectaculaire de la chose filmée est accentuée par la mise en scène. Une parade militaire, un discours devant des milliers de militants, la finale d’une Coupe du monde sont en soi des spectacles. Ils répondent à un protocole précis et sont faits pour être regardés. Mais à cette dimension spectaculaire intrinsèque (vécue d’abord par le public du stade et celui des trottoirs des Champs-Elysées) s’ajoute une mise en scène strictement audiovisuelle qui donne un sens aux faits, les prend en charge dans un récit. Ce à quoi nous assistons sur toutes les chaînes de télévision, TF1 et Beinsports en tête. On trouve, parmi les figures classiques de cette mise en scène :

  • la mise en avant de l’homme seul (le joueur de foot comme le politique) dans une imagerie visant à le rendre héroïque. C’est Sarkozy qui se détache devant la Tour Eiffel (dans les photos prises en contre-plongée, il est plus grand qu’elle). C’est le joueur de foot qui avant de sauter dans les bras de ses co-équipiers, après avoir marqué, court seul face au stade et est filmé en gros plans.
  • l’accentuation des affects, particulièrement visible dans le football : les caméras s’attardent dans des ralentis de plus en plus longs, sur la souffrance, donc l’héroïsme des joueurs. Ça a été frappant dans la plupart des matchs. L’isolement du visage des politiques, aussi, et naturellement Hollande en tête, dont le visage est grave quand à la tribune il assiste aux spectacles rappelant la Première Guerre mondiale.

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  • le maintien d’une tension perpétuelle, par le montage, qui interdit tout temps mort. On profite des arrêts de jeu pour montrer les tribunes, multiplier les ralentis d’actions précédentes, voire revenir au but précédent (parfois marqué longtemps avant) filmé sous un nouvel angle. C’est aussi, dans les cérémonies officielles, le gommage de l’attente et l’impression qu’il y a perpétuellement quelque chose à voir quand, en réalité, les minutes de défilé sont précédées et suivies de longues minutes d’attente, d’installation et de mouvements des foules ou des officiels.  Chaque instant doit être rentabilisé et converti en histoires (autant par l’image que par le dialogue des commentateurs) : il suffit d’avoir vu un match de la Coupe pour avoir en tête le visage de tel ou tel supporter en pleurs après un but contre son camp.

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Ces codes ont pour but de décupler la dimension spectaculaire de l’événement en train de se produire, voire de transformer en événement un spectacle sans grande épaisseur (un match raté, une cérémonie du 14 juillet dont il n’y a rien à attendre). Il s’agit chaque fois de proposer un film de cinéma, au sens hollywoodien du terme, c’est-à-dire une histoire avec ses climax et ses héros, indépendamment du spectateur. On crée en fait des mécanismes conduisant à l’émotion, en supposant que de derrière sa télé le spectateur doit être aidé pour ressentir la même tension qu’au stade. Certains moments trahissent ce millimétrage de la mise en scène des matchs comme ce fut le cas au moment du coup sifflet final du match de la France contre la Suisse, lorsque le monteur (Jean-Charles Vankerkoven) montra immédiatement le banc de l’entraîneur, Deschamps en l’occurrence, en faisant disparaître le dernier but de Karim Benzema (qui n’aura certes pas été pris en compte).

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disparition du but entre le premier et le deuxième plan

Ces manipulations visant à accroître la dimension spectaculaire du spectacle ne sont pas un problème si l’on mesure quelles sont leurs conséquences sur le spectacle original. Et celles-ci ne manquent pas. Je ne suis pas spécialiste du sport, je connais assez mal le foot, et je me réfère donc sur ce point aux articles joints en bas de page. Dans le cas du football, la conséquence principale d’une mise en scène ayant de plus en plus recours aux gros plans et ralentis et réduisant toujours plus la part des plans larges est la diminution de la vision d’ensemble et du travail collectif. Avec quel profit ? La mise en avant du footballeur non plus comme sportif mais comme star.

C’est aussi au niveau de la qualité de la perception du jeu qu’elles se traduisent. Sur ce point, l’article « La prolifération des ralentis » fait parfaitement la synthèse en montrant, au-delà de ce qui simplement se déforme, ce qui se perd dans les mises en scène actuelles. Jacques Blociszewski y conclut « Le football tel qu’il se déroule physiquement dans le stade est en voie de dissolution accélérée par sa retransmission-transformation télévisée. »

Dans le champ politique, la conséquence est plus évidente encore : sous couvert du cachet « direct » qu’on voudrait gage de fidélité à la vérité d’un moment, la mise en scène des événements politiques fait entrer ces derniers dans une histoire pré-écrite et donc radicalement différente. On répondra que le défilé du 14 juillet n’est pas vraiment le lieu où attendre de l’innovation et de la surprise et que le public n’est pas dupe de tout l’artifice (et d’autant moins lorsque cet artifice se désigne comme tel, dans les défilés précisément). Mais si nul n’ignore ces protocoles qui règlent les manifestations politiques, il reste par exemple à prendre la mesure de l’artifice que constituent les pseudos-incursions dans les coulisses de ces dernières qui sont de plus en plus proposées au spectateur. Et au-delà, à rappeler que la production des images que nous voyons est de plus en plus élaborée, qu’elle demande une énergie toujours plus folle, donc qu’il y a là autant d’énergie en moins pour l’action et la réflexion politiques. A rappeler qu’on nous vend autant des héros de films, américains de préférence, que des idées : Ségolène Royal, la femme, la mère, la sainte appelée du peuple (sa campagne de 2007), Sarkozy, une incarnation de la France, égalant l’obélisque de la Concorde et la tour Eiffel (campagne de 2012).

Avec le développement généralisé de l’option « multicam », une deuxième conséquence de la prolifération des caméras, tout à fait différente de l’hollywoodisation des images, apparaît. Sans démonter le recto que proposent les chaînes de télé (ici les images filmées par les équipes du candidat, là un show vendu prêt-à-diffuser par la FIFA), cette option permet de prendre de la distance. Il devient possible d’accéder à des images « interdites » le reste du temps et qui donnent un autre visage de ces grands événements télévisuels. Plus que de transformer le spectateur en monteur du match, la possibilité de choisir l’image qu’on regarde (qui n’est pas une possibilité de choisir l’image qu’on enregistre) permet d’assister à un tout autre match, voire à un autre sport. Un plan fixe du terrain vu en plongée zénithale rappelle ainsi que lorsqu’un joueur est blessé et le match interrompu, les joueurs attendent parfois plusieurs minutes au milieu du terrain, qu’ils ont le temps de se concerter, éventuellement de discuter avec l’entraîneur. C’est une toute autre temporalité qui apparaît alors, incontestablement plus proche de ce qu’est à la fois la vie d’un stade (même si les écrans géants y ont proliféré, transformant le spectateur en téléspectateur) et la vie d’un match. Peut-être pas plus proche de la vie du joueur blessé, certes.

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Dans le cas du défilé du 14 juillet, l’accès à cinq points de vue supplémentaires permet de vérifier, si l’on en doutait, que le spectacle millimétré et à la cadence toujours soutenue s’approche de la perception d’un seul spectateur alors présent sur les Champs-Elysées : François Hollande. Car il est bien le seul à ne pas attendre. Le jeu de bascule entre les cinq caméras supplémentaires permettait ce matin d’observer pendant près d’une heure les politiques réunis dans la tribune officielle attendant que le chef de le Président les y rejoigne et que débute le défilé. Il était possible de se créer un contre-récit du défilé, par exemple en observant la part des mondanités entre les politiques. Par exemple en suivant les pérégrinations de Ségolène Royal, vêtue de rouge, saluant untel sans beaucoup d’enthousiasme ou poireautant cinq minutes avec un journaliste pour passer trente secondes dans le direct proposé à la télé. Soudain, les images devenaient beaucoup plus intéressantes parce que pas destinées, à ce moment-là, à être diffusées en l’état. En l’occurrence, il s’agissait d’une caméra placée au ras du sol pour avoir une vue d’ensemble de la revue des troupes, mais qui vingt minutes avant le défilé, permettait d’assister à un étrange combat, quasiment surréaliste : au fond du plan, à droite, Royal attendant patiemment sa minute de direct; au premier plan, les pieds énormes des militaires et des invités ignorant la présence de la caméra à cinq centimètres de leurs talons. Ailleurs, un plan très long d’un bout des Champs-Elysées obstrué par un panneau bleu en plein champ, mais très flou et donc transformé en simple tache de couleur.

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drame en coulisses

Il ne faut pas s’y tromper : l’accès à l’ensemble des plans reste un accès à des images que d’autres ont choisies et qu’ils peuvent à tout moment couper ou recadrer. Lorsqu’un supporter est entré sur le terrain en pleine finale de la Coupe du monde, le montage officiel vendu par la FIFA a montré tout autre chose. L’accès au « multicam » n’a pas alors servi d’alternative subversive aux images officielles puisque lui aussi était fait d’images qui restent officielles. Autrement dit, personne n’a zoomé sur ce protestataire dénudé et peinturluré. Mais, la vue surplombante du stade aura tout de même permis de voir que le jeu s’interrompait et qu’un « pion » en trop était apparu sur le babyfoot géant.

Il ne s’agit pas de défendre l’idée que cette nouvelle façon de regarder permettrait un accès direct à l’événement. Simplement, elle permet de souligner par contraste la part énorme du biais qu’est la mise en scène télévisuelle, ici de la FIFA, là de TF1 en accord avec l’Elysée. Donc de prendre la mesure de la déformation du spectacle qu’on nous dit que nous voyons : un match, un défilé. Et de comprendre vraiment la nature du vrai spectacle que nous voyons : un match télévisé, un défilé télévisé.

A l’occasion, cela permet aussi de transfigurer un spectacle très ennuyeux. La dimension de récit disparaissant, c’est au spectateur de donner du sens à des images déliées qui ne sont plus enchaînées qu’au hasard de la promenade entre les cinq vues. C’est à lui de créer de nouvelles histoires. Pour quel résultat ? Par exemple le « combat » : Ségolène Royal qui s’ennuie VS. des chaussures.

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Pour tout ce qui concerne le foot et les évolutions que connaît sa retransmission à la télé (évolutions dont on découvre que beaucoup sont particulièrement radicales en France), quelques articles très intéressants :
De Jacques Blociszewski (Les Cahiers du football) :
« Les réalisateurs français hors jeu » sur le style de plus en plus marqué puisque multipliant les effets des réalisateurs français.
« Un show techno où se noie le foot » et « Pays-Bas – Espagne : et pendant ce temps, le ballon roulait » sur les conséquences en termes de perception du jeu des évolutions dans les techniques de réalisation.
« Une histoire accélérée du ralenti » et « La prolifération des ralentis » sur la progressive généralisation des ralentis et ses conséquences sur la perception du jeu.
« L’invasion des visages » sur la multiplication des gros plans sur les joueurs et la « starification » qu’elle traduit.

Un entretien (Les Cahiers du football) avec Jean-Philippe Tessé sur les évolutions.
Un article moins intéressant et plus technique, sur la 3D pendant la Coupe du monde 2010.

A l’occasion de cette Coupe du monde :
Un entretien (Libération) avec Corneliu Porumboiu (cinéaste) et Patrick Blouin (critique de cinéma et prof. d’Histoire) sur la même question
« Au Brésil, le foot à l’école des réalisateurs européens » (Libération) sur les réalisateurs du Mondial.

Et trois articles de Jacques Blociszewski encore :
« Lanaud : 11 secondes ! » sur la réalisation française dans ce Mondial
« Mondial : les réalisateurs télé français ont moins le sens du collectif » (Libération)
« Un France-Allemagne très anglais » sur la réalisation britannique dans le Mondial

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