Blue Ruin, de Jeremy Saulnier

par Lamara Leprêtre-Habib

Sans titre

L’ouverture du film est construite sur un faux tempo : on croit d’abord que l’annonce de laquelle tout part (la libération de l’assassin des parents du personnage principal) et les changements qui s’ensuivent (il interrompt son errance en marge de la société pour venger directement ses parents) seront interrompus une fois qu’il sera face à la réalité de son projet fou. Tout tend à étayer l’idée de son instabilité et de sa fragilité, à commencer par la scène où il voit sa proie sortir de prison. Ses yeux s’emplissent alors de larmes et on s’attend à ce qu’il ne puisse pas redémarrer et reste là, sidéré. Il prend pourtant la voiture de l’ex-prisonnier en chasse jusqu’au restaurant en bord de route où ils s’arrêtent. Dwight, le vengeur, confirme alors son amateurisme lorsque, caché dans les toilettes, prêt à prendre sa proie par surprise, ce qui est sans doute de l’indécision lui fait perdre l’avantage et le pousse à tuer presque contre sa volonté. Faux tempo donc, car au regard des premières minutes et du portrait esquissé du personnage, il n’eût pas été illogique que le film tergiverse davantage autour du meurtre. Au lieu de ça, donc, la mécanique autour de laquelle tout s’articulera se lance rapidement : la vengeance appelant une contre-vengeance, Dwight est en danger et doit se défendre contre toute la famille de sa première victime.

Que propose le film une fois lancé sur cette voie ?
Une fois rasé et habillé en VRP, le personnage n’a plus du tout le physique habituel de l’emploi et ressemble plus à monsieur Dupont qu’à Ryan Gosling (Drive, Winding Refn, 2011). On s’attend donc assez peu à ce qu’il s’agisse, pendant l’heure restante, de voir comment un corps surmonte une suite de situations périlleuses. Et pourtant, le film donne une large place à cette dimension-là de son intrigue, ne nous épargnant aucune des scènes obligées de ce sous-genre du cinéma d’action qu’est le film de poursuite/vengeance. Ce sont l’auto-opération chirurgicale en trois leçons, la préparation des pièges et le cheminement solitaire du personnage, et le climax avec longue attente dans une chambre et assaut au milieu de la nuit (voir No Country for Old Men, Coen, 2007) . Il le fait d’ailleurs souvent avec un certain brio (les longues minutes sans dialogue où la caméra se contente de suivre le personnage assez sobrement) sans échapper parfois aux passages obligés (les gros plans et le son augmenté au moment de s’extraire une flèche du mollet).

Mais dans toute cette partie, le film ne va guère plus loin que ce déroulé des aventures d’un presque-Monsieur-Tout-le-monde pris dans la spirale de la vengeance. Il n’interroge jamais cette spirale de l’intérieur et liberté nous est laissée de donner ou non à l’intrigue une résonance autre à alignement des faits. On se rappellerait presque Prisoners (Villeneuve, 2013) parfois, sans que les faiblesses n’atteignent le niveau général du film de D.Villeneuve. Là où ce dernier esquivait savamment la question morale (à mon avis incontournable) autour de laquelle tournait le film, on ne peut pas faire le reproche à Jeremy Saulnier d’étouffer dans l’œuf la réflexion dans Blue Ruin. C’est plutôt un problème de rythme qui se pose cette fois puisque l’intrigue, une fois lancée, connaît peu de temps morts et reproduit très régulièrement des pics de suspense qui ne laissent pas d’espace au recul.

Cette absence, qui conduirait en temps normal à dormir, est compensée par un souci constant de beauté visuelle qui, donc, tient éveillé. Je pense par exemple, ils me sont encore en tête, aux plans de la voiture, filmée depuis le dessus de la route, en plongée, qu’on croirait presque échappés de Mulholland Dr. (Lynch, 2001) Je pense aussi, et en général, aux autres plans de demi-ensemble composés comme des tableaux (d’où, peut-être, le choix de l’écran large) à la beauté souvent discrète mais réelle néanmoins.

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Le véritable intérêt du film, ce par quoi peut-être on l’oubliera moins vite qu’on pensait, vient de sa conclusion. C’est une fois qu’il a tué son personnage — ce dont il ne pouvait pas faire l’économie sous peine de laisser ouverte la porte à une interprétation vaseuse de son parcours (suggérée pourtant par la bande-annonce dans laquelle on peut lire : « Un homme qui a tout perdu est un homme qui n’a peur de rien ») — que Jeremy Saulnier met fin à l’équivoque sur le point de vue qui est le sien. A la faveur d’une suite de plans, dans les cinq dernières minutes, le film s’élève en refusant de livrer totalement au hors champ (voir Prisoners) et à la salle toute forme de discours. Car c’est bien un œil et pas seulement une caméra qui se promène alors dans les lieux que nous avons déjà vus dans le film. Un œil car lorsque la caméra revient vers la poubelle qui contient les souvenirs de jeunesse ou sur le morceau de flèche extrait du mollet abandonné sur un morceau de pelouse propre, elle cesse de s’effacer devant une suite de faits. Au contraire, ces plans soulignent nettement la vanité de tout le parcours de Dwight dont les motivations ne sont même pas épargnées. Il apparaît comme sa sœur le décrit à un moment du film lorsqu’elle dit refuser de le pardonner parce qu’il n’est pas fou mais « faible ».

Le film ne montre donc ni un parcours de vengeance ni un parcours de deuil menant à une éventuelle renaissance. Il creuse au contraire progressivement (et c’est de ce point de vue qu’il n’est pas qu’un énième film de vengeance-poursuite) le portrait d’un homme névrosé, resté bloqué à la mort de ses parents alors qu’il était étudiant, un homme qui ne quitte finalement jamais la marge dans laquelle on le découvre au début du film mais bien plutôt ne cesse de s’y enfoncer. Dans le dernier affrontement où il est face à la famille qui cherche à l’abattre, tous ont des « tronches », des « gueules » : visages marqués par une bestialité qui a gagné tout l’arbre généalogique. Le plus frappant est sans doute de constater qu’au-delà du suspense et de la violence, le visage que nous suivons depuis le départ, celui de Dwight, ne dissone pas. Lui aussi fait partie du monde dégénéré dans lequel ceux qui le pourchassent semblaient seuls confinés. On se dit alors que cette fin n’est pas loin de s’être échappée du cinéma des frères Coen et de leurs portraits en actes.  Plus qu’un parcours le film est un portrait, et se confirme ce dont il était difficile de douter : combien la qualité de la prestation de Macon Blair doit être soulignée.

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Réalisé, écrit et photographié par Jeremy Saulnier. Musique de Brooke Blair et Will Blair. Montage de Julia Bloch. Costumes de Brooke Bennett. Produit par Tyler Byrne, Anish Savjani, Richard Peete et Vincent Savino pour Film Science, The Lab of Madness et Neighborhood Watch.
Avec Macon Blair (Dwight), Devin Ratray (Ben Gaffney), Amy Hargreaves (Sam) et Kevin Kolack (Teddy Cleland)
Etats-Unis. 2014

(12 juillet 2014)

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