Deux jours, une nuit, de Jean-Pierre et Luc Dardenne

par Lamara Leprêtre-Habib

Sans titreLA NUIT (N’EN FINIT PLUS)
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Il semble que le cinéma des frères Dardenne ait été gagné par une certaine sécheresse, une brutalité formelle qu’il ne connaissait pas jusqu’alors. Plusieurs schémas de construction qui se superposent dans le film en attestent :

  • la figure de la répétition mécanique d’abord. Du début à la fin du film, le personnage de Sandra (Marion Cotillard) répète inlassablement la même action consistant à aller chez ses seize collègues d’atelier, un par un, leur demander de renoncer à la prime de 1.000 € qu’on leur a promise s’ils votaient le licenciement de Sandra. La caméra, tenue à l’épaule, la suit en permanence et la cadre la majeure partie du temps à partir de la taille. L’intrigue ne s’épaissit jamais et se limite à ce mouvement pendulaire sans cesse recommencé : en convaincre quelques uns, essuyer plusieurs refus, en persuader d’autres, etc. Douze hommes en colère (Lumet, 1957) à Seraing en somme, mais avec une délibération à l’air libre, et la menace régulière que le parcours ne s’interrompe par découragement.
  • le motif de la respiration, de l’aération soudaine par lequel la tension créée par la répétition se relâche. La première séquence qui en use montre Sandra réussir à convaincre un de ses collègues en CDD, d’origine africaine. Grâce à sa voix lors du nouveau vote, le combat est gagné puisqu’une majorité acquise à sa cause. Les deux personnages sont filmés face à face (elle à gauche, lui à droite) dans un même plan cadré à la taille. Une fois leur discussion terminée, elle fait demi tour pour sortir de la laverie où elle l’a trouvé. La caméra la suit toujours dans le même plan et abandonne donc le collègue. Respiration, soulagement.
  • lcouperet. La précédente figure de mise en scène ressemble d’autant plus à une respiration que le souffle est ensuite immédiatement coupé. Le collègue rappelle Sandra et se dédit. Le temps de respiration était en fait un temps de réflexion. Car dans le film c’est toujours de la réflexion que vient la victoire du point de vue imposé par la hiérarchie capitaliste (1) : accepter la réembauche de Sandra c’est mettre quelqu’un d’autre sur la sellette parce que, de toute façon, il faudra licencier. Et c’est bien entendu l’employé en CDD qui perdra sa place. Ailleurs, la réflexion revient toujours à mettre en regard l’une de l’autre deux alternatives indécidables : l’argent dont ils ont besoin, la collègue qu’ils ne peuvent pas licencier. Le moment de soulagement consécutif à la réussite de Sandra est donc étouffé rapidement. C’est en ce sens qu’on peut parler d’une sécheresse du film. Il emprunte apparemment les voies balisées des fictions traditionnelles pour activer les réflexes du spectateur (soulagement lorsque Sandra paraît avoir gagné), réflexes qu’il frustre rapidement (s’il lui donne sa voix, il renonce à son emploi) pour mieux revenir à la vérité qu’attendait le spectateur : dans la réalité, elle ne retrouverait vraisemblablement pas son emploi.On comprend alors le choix de Marion Cotillard (2). Avec elle c’est tout le cinéma traditionnel qui est intégré et manipulé à des fins bien précises par les frères Dardenne : les histoires qui finissent bien et un certain « effet cinéma » où toute cruauté est compensée par une respiration.

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Les dernières scènes du film concentrent ces deux derniers effets : la réintégration de l’employée (respiration) entraînant le non renouvellement du collègue en CDD (le couperet d’une brutalité à la hauteur du soulagement précédent). Le film laisse-t-il ensuite la place à l’espoir ? Sandra, à qui l’on offre donc de rester, décide de son départ et à cet égard le film raconte aussi une sortie de dépression, une reconstruction là où l’on pensait assister à la destruction systématique d’une femme en seize étapes. Mais si l’on élargit la focale pour considérer le cinéma des frères Dardenne, le pessimisme radical est tout autant présent : le directeur du personnel, joué par Olivier Gourmet, apparaît en tout et pour tout quatre ou cinq minutes dans le film et n’est qu’un bloc de brutalité, une absence d’humanité que le film ne prend pas le soin de lever comme c’était le cas auparavant (voir l’impassibilité avec laquelle le père expliquait à la mère qu’il avait vendu leur fils dans L’Enfant). Apparu au détour d’un mouvement de caméra dans le bureau où se réunissent les employés, il occupe l’écran dans l’unique rôle de bourreau : c’est l’un des seuls (avec le directeur) à ne pas avoir ses raisons. C’est aussi le seul qui ait une vraie emprise morale sur les autres employés. L’intelligence des deux cinéastes est d’avoir fait de cette incarnation-relai de la cruauté du capitalisme froid une figure seulement passagère. Cela permet au film d’être autre chose que la seule dénonciation d’un bourreau qu’on aurait identifié visuellement. C’est très salutaire : parce que les vrais coupables ne sont pas ces employés-là (ni même ces relais du système qu’on voit à l’écran), et parce que le film garde ainsi une sorte de luminosité assez improbable (mais pas inappropriée) qui permet de continuer à sourire avec le personnage alors qu’il faudrait ne rien faire d’autre que s’enterrer lorsqu’elle écoute Petula Clark protester en même temps qu’elle se résigne, impuissante : « la nuit ne finira donc pas ».

(1) C’est clair dans la séquence où le collègue qui entraîne un club de football pleure en expliquant sa honte d’avoir voté pour le licenciement en sachant que c’était mal. Alors que dans L’Enfant, Jérémie Renier était filmé comme un être vivant de la seule impulsion, les personnages de ce film ont perdu, en façade, l’humanité qu’il y a dans la spontanéité.
(2) Etonnant puisque Marion Cotillard est la première actrice à la renommée aussi importante qui apparaît dans le cinéma des frères Dardenne (Cécile de France n’est ni la « star » qu’est Cotillard ni non plus l’égérie Dior).

***

Deux jours, une nuit de Jean-Pierre Dardenne et Luc Dardenne. Scénario de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Photographie d’Alain Marcoen, montage de Marie-Hélène Dozo. Produit par Denis Freyd, Jean-Pierre et Luc Dardenne.
Avec Marion Cotillard (Sandra), Fabrizio Rongione (Manu), Catherine Salée (Juliette), Christelle Cornil (Anne) et Olivier Gourmet (Jean-Marc).
1h35.
Belgique. 2014.
En compétition officielle au 67e Festival de Cannes.

Voir : La Loi du marché (Stéphane Brizé – 2015) / Images de fuite

(9 juin 2014)

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