These Final Hours, de Zak Hilditch

par Lamara Leprêtre-Habib

67e Festival de Cannes — lundi 19 mai 2014

These Final Hours de Zak Hilditch. Quinzaine des réalisateurs – Théâtre Croisette J.W. Marriott – 22h

These final hours 2

Le film n’est pas seulement raté : il est indigent et indigeste, ce qui jette un soupçon sur la façon dont sont sélectionnés les films de la Quinzaine des réalisateurs. Il n’y a pas l’once d’une invention, ni visuelle ni narrative. On a, en revanche, droit à tous les pires clichés, exploités sans aucune subtilité.

L’histoire est d’une bêtise sans nom : soit un homme qui plutôt que rester avec sa bien aimée (la brune) pour ses dernières heures décide de prendre la route pour gagner une fête géante où il espère se ravitailler en drogue et où se trouve sa maîtresse (la blonde). Une fois arrivé à destination, il réalise — après que sa maîtresse lui a fait une fellation tout de même — qu’il ne l’aime pas vraiment et préfère sa copine brune : il fait donc demi-tour pour revenir au point de départ.
Ce chemin est rendu plus distrayant par la présence d’une petite fille perdue qu’il récupère in extremis alors qu’elle venait de se faire enlever et qu’il doit ramener à ses parents pour qu’elle puisse mourir auprès d’eux.

Visuellement laid (l’image comme infusée dans une sorte de sépia injustifié), le film est aussi consternant par son incapacité à, ne serait-ce qu’un instant, s’élever pour faire penser. C’est pourtant logiquement tout l’intérêt qu’il peut y avoir à traiter des sujets de ce genre. C’était le cas, par exemple, de When animals dream cette année (1). Au lieu de faire penser, le film abrutit le spectateur en réduisant tellement le champ de vision que la seule chose qui est censée nous préoccuper est de savoir si le personnage parviendra ou non à retrouver la brune avant que la vague de flamme qui recouvre la terre ne les achève. Mais le spectateur n’est pas la bête qu’on voudrait qu’il soit dans ces cas-là : suivre la route d’un imbécile pendant une heure trente pourquoi pas, mais à condition que cette route dise quelque chose, à condition que le film ait une ampleur qui nous fasse dépasser le seul premier degré (voir sur ce point La Guerre des mondes de Steven Spielberg par exemple). Pour ce faire, il faudrait que le film mobilise un minimum de culture, ce qu’il ne fait pas.

Il n’a rien appris de ce que peut être le film sur le chaos ou la fin du monde. Et sans remonter très loin, il suffit de regarder La Guerre des mondes de S.Spielberg ou Melancholia de Lars Von Trier pour comprendre que le seul cinéma qui compte (et pas forcément qui est réussi) est celui ou bien qui fait penser pendant le film ou bien qui par sa puissance de choc (visuel, émotionnel) fait penser après le film. Or ici, cela n’arrive ni dans un cas ni dans l’autre : parce que le film n’est jamais spectaculaire, parce qu’il mobilise les schémas narratifs les plus communs (2), et parce que ses personnages n’ont aucune épaisseur. Le film de Spielberg et celui de Lars Von Trier, pourtant radicalement différents, intériorisent au moins en partie la dimension gigantique et chaotique de l’événement (l’attaque de l’Amérique par des monstres mécaniques, la collision d’une autre planète avec la Terre) en montrant des personnages en crise avant même que n’arrive l’événement : chez Spielberg la famille est déstructurée et le père est un enfant, chez Lars Von Trier les deux soeurs se partagent entre optimisme et pessimisme dépressif. De telle sorte que l’impact de l’événement ne peut se résumer à la seule mise en danger de mort.

« Un minimum de culture » aussi en un autre sens. Le film de Spielberg parlait de l’Amérique post-11 septembre, celui de Lars Von Trier était une mise en cause radicale d’une civilisation appuyée sur l’optimisme. Or These Final Hours est de ce point de vue un film a-culturé, de nulle part, qui ne se rend pas compte qu’il renvoie l’image d’un monde neutre (des banlieues de grande ville, au loin des buildings, des parkings et des 4×4), et qui ne fait jamais de cette neutralité le symptôme de la vraie fin du monde. Car à la fin du film, c’est avec soulagement qu’on obtient la confirmation qu’aucun des personnages qu’on aura pu voir à l’écran ne survivra. Tous meurent emportant avec eux un monde pourri où une course contre la montre se transforme en allées et venues en 4×4 à la recherche d’essence, où la seule méditation sur la mort est une logorrhée pseudo-philosophique assénée par un présentateur radio (« Quand j’étais enfant ma mère me disait que la science l’emporte sur la religion. A présent j’en doute »), où les ruptures familiales sont effacées en deux minutes par un gentil plan où se superposent les mains de la mère et du fils. Un monde surtout où le comble de l’inquiétude existentielle s’exprime par un raccord-regard : de telle sorte que le film ne crée rien mais compte sur le spectateur pour faire le travail (avec un titre appelant naturellement la question « Que ferais-je, moi, s’il me ne me restait que quelques heures? »). C’est à lui d’imaginer l’inquiétude, à lui d’imaginer la peur, à lui de tout faire en somme. Zak Hilditch est incapable de montrer autre chose que des gens qui regardent, incapable de dépasser l’addition purement théorique de données scénaristiques de base : des personnages + la fin du monde + une plage où tout finit. Au spectateur de faire le reste. Il est donc logique que le film s’achève sur une scène de pure observation et pour nous et pour les personnages, puisque le film s’est révélé incapable de dépasser ce premier degré du vu. Le regard, ou là où tout finit, l’indépassable.

Pour mémoire, chez Spielberg, c’est avec le regard que tout commençait. C’est de lui que sortent les merveilles (Rencontres du troisième type, 1977, E.T., 1982, Jurassic Park, 1982) et c’est en lui qu’on plonge lorsque les personnages ont des failles (Il faut sauver le soldat Ryan, 1998, Minority Report, 2002, La Guerre des mondes, 2005). Ici, au contraire, l’oeil ne sert à rien d’autre que refléter une laideur qui a tout envahi.

(1) When animals dream : film de loup-garou de Jonas Alexander Arnby (Semaine de la critique) qui fait signe vers le réalisme et renvoie à toute une série de questionnements sur l’intégration d’un être différent dans une société uniforme qui plus est lorsque l’être différent est une femme dans un monde dominé par les hommes.
(2) La réconciliation avec la mère parce que la fin est proche et qu’au fond il n’y a jamais eu que de l’incompréhension entre eux, le triomphe des gentils et l’anéantissement des méchants (il réussit à sauver la petite fille des mains des pédophiles), la découverte dans le moment de crise que la maîtresse ne vaut pas la femme trompée.

These final hours 1

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