Maps to the stars, de David Cronenberg

par Lamara Leprêtre-Habib

67e Festival de Cannes — mardi 20 mai 2014

Maps to the stars de David Cronenberg. Compétition officielle – La Licorne – 21h30

Maps to the stars 1

Maps to the stars est sans doute la plus grosse déception des films vus à Cannes : d’abord parce qu’il s’agit d’un film de David Cronenberg ensuite parce que son sujet est Hollywood et que le genre du film sur le film (Sunset Blvd.Singin’ in the rain) n’a rien donné de sensationnel depuis 2001 : Mulholland Drive. Les attentes étaient donc grandes. Comme David Lynch, David Cronenberg déconstruit le rêve hollywoodien, mais en s’y attaquant par une autre face : moins par le cauchemar que par la fange.

1. La saleté, au sens littéral, est omniprésente : le film fait revenir à plusieurs reprises le motif excrémentiel (voir la séquence montrant Julianne Moore qui pète aux toilettes) qui est lui-même une matérialisation de l’inceste dont l’extension sans limite est le cœur du film. La saleté s’ajoute à la saleté, à l’image du film lui-même : non pas qu’il soit sale lui aussi (au contraire, l’image est claire et colorée), mais parce qu’il fonctionne sur un principe d’accumulation et de ressassement. Il est étonnant de voir, en effet, qu’à la différence de ce que proposait D.Lynch, D.Cronenberg ne fait jamais mystère de ce que cache Hollywood. Le film ne dévoile rien car tout est donné à comprendre au spectateur très tôt :

  • par les dialogues d’abord, dans lesquels les personnages, J.Moore en tête, font preuve d’une lucidité sans limite à l’égard de leurs névroses. Elle explique ainsi dès le départ qu’elle veut jouer le rôle que sa mère interprétait des années auparavant, sa mère qui abusait d’elle lorsqu’elle était enfant.
  • par le choix de ce qui est montré ensuite : les personnages vivent entourés de parents fantômes qui apparaissent constamment. Mais là encore ces apparitions sont sans mystère et n’effraient que les personnages. Elles sont à mille lieux des visions horrifiques du film de David Lynch.

Dès lors, il échoue à créer une quelconque sensation de malaise alors même que peu de sujets s’y prêtaient davantage.

2. Se pose alors la question des intentions de Cronenberg. Peut-être a-t-il, après tout, moins cherché à contaminer le spectateur en lui faisant toucher la fange ambiante qu’à faire un film purement satirique ? Mais alors le rire est bien peu subtil et la satire s’abaisse au niveau de ce qu’elle prétendait dénoncer, car le film se limite presque exclusivement sur ce point au motif fécal dont j’ai déjà parlé. Car on ne rit pas vraiment de ce que font les personnages. J.Moore est très bonne dans son rôle, et son jeu est tout entier appuyé sur le principe d’exagération qui est le socle du ton satirique (voir la scène dans laquelle elle court en chantant après la mort du fils de l’actrice qui est sa rivale). Les autres acteurs incarnent très bien aussi les parangons de types habituels au cinéma (l’enfant-star détraqué, le coach-gourou, etc.), mais D.Cronenberg semble rechigner toujours à basculer vraiment dans la satire car le rire ne prend jamais le dessus, pas plus que le dégoût d’ailleurs. Le film est trop lisse dans sa forme (construction linéaire, image léchée) et trop exagéré dans son intrigue pour vraiment inquiéter, et en même temps sans doute pas assez radical dans le jeu des comédiens pour parvenir à un rire continu.

3. Il se maintient donc dans une sorte d’entre-deux maladroit, et poursuit un chemin fait de saillies successives, les unes vers le rire, les autres vers un semblant d’inquiétude ou d’étrangeté. C’est par là qu’il est sans doute le plus décevant : dans son échec à mettre en place un climat, alors même qu’y excellaient A history of violence (2005) ou Eastern promises (2007)Un climat, ou simplement des images fortes, car ce que Billy Wilder, Donen et Kelly et surtout David Lynch parvenaient à faire, c’étaient de grandes images, et pour le dernier des séquences à la fois oniriques et horrifiques, qui réussissaient à hypnotiser. Ces films proposaient au spectateur une aventure, un parcours. Or Maps to the stars a beau avoir le titre qu’il a et commencer, comme Mulholland Drive, par l’arrivée d’un être étranger à Los Angeles (ici Mia Wasikowska, là Naomi Watts), il est question pour nous moins de s’enfoncer progressivement dans la boue que d’assister à un spectacle sans vraie complexité. Et pourtant, le film ne parle que du retour du refoulé (au sens propre : le retour de la fille bannie, comme au figuré : le retour de visions traumatiques).

Malus : Maps to the stars. Bonus : Mulholland Drive.

Quelques unes des apparitions :

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Scénario de Bruce Wagner. Photographie de Peter Suschitzky. Montage de Ronald Sanders. Musique de Howard Shore. Produit par Saïd Ben Saïd (SBS Productions), Martin Katz et Michel Merkt.
Avec Julianne Moore (Havana Segrand), Mia Wasikowska (Agatha Weiss), John Cusack (Stafford Weiss), Robert Pattinson (Jérôme Fontana), Olivia Williams (Christina Weiss), Sarah Gadon (Clarisse Taggart) et Evan Bird (Benjie Weiss).
2014. Etats-Unis (tournage), Canada (cinéaste), France (produit)
En compétition officielle au 67e Festival de Cannes. Prix d’interprétation féminine à Julianne Moore.

(29 mai 2014)

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