It follows, de David Robert Mitchell

par Lamara Leprêtre-Habib

67e Festival de Cannes — dimanche 18 mai 2014

It follows de David Robert Mitchell. 53e Semaine de la critique – La Licorne – 14h

it-follows

La première séquence du film est sans doute la plus belle. La caméra filme en plongée, dans un plan de demi-ensemble, une rue de banlieue résidentielle américaine. Une jeune femme sort de chez elle effrayée, poursuivie par quelque chose. Un voisin qui lave sa voiture, des passants la regardent sans la comprendre : eux ne voient rien. « It follows ». Traditionnellement, dans le cinéma d’horreur (et pas seulement d’ailleurs : dans tous les cinémas basés d’abord sur la vision : Spielberg, Minnelli, etc.) « It » renvoie au hors-champ, à une horreur si forte qu’il est d’abord impossible et inutile de la montrer (artifice par lequel mimant la sidération de celui qui regarde et qui est effrayé, la caméra se paralyse sur son visage ou ses yeux). Dans cette première séquence, c’est de la que vient sa beauté, le hors-champ terrifiant est intégré au cadre : « it » est une chose invisible pour nous mais vue par le personnage qu’elle poursuit. 

Cette idée formelle sur laquelle s’ouvre le film est pourtant rapidement abandonnée. La « règle » qui préside aux apparitions de la chose est rapidement présentée : cette sorte de maladie se transmet au cours des relations sexuelles. Celui qui en est porteur voit constamment une personne inconnue ou connue (des parents, des amis) avancer vers lui en ligne droite et d’un pas décidé. S’il ne s’enfuit pas, la chose s’empare de lui, le tue, et s’attaque de nouveau à celui qui en était initialement porteur. Celui qui est poursuivi doit donc, s’il veut être débarrassé, coucher le plus vite possible et prier pour que la nouvelle victime en fasse de même. A un instant donné une seule personne voit donc la chose qui avance. Le film prend le parti de plans la montrant ou la masquant, de façon successive. Aucune séquence d’attaque n’est entièrement fondée sur l’invisible, ni aucune sur la totale présence ce qui prive dans les deux cas d’une part importante de la charge horrifique attendue. La peur est mise à distance : le spectateur craint moins directement la puissance de la maladie qu’indirectement l’arbitraire qui décidera de la montrer ou au contraire la cacher. On craint moins l’objet de la vision que la vision elle-même, c’est-à-dire une image.

L’intérêt majeur n’est donc pas tant dans la forme assez convenue (même si la photographie de Michael Gioulakis est belle) que dans l’hybridation générique que le film amorce. C’est un film d’horreur mais aussi un teen movie : pas seulement parce que la maladie est donnée par des adolescents à des adolescents, mais parce que le film fait de l’acte sexuel un enjeu crucial. Sauf que la question n’est pas ici de savoir si untel est encore vierge ou si unetelle couche avec ou y. Le sexe est d’abord pensé sous un angle morbide et sacrificiel (faire le sacrifice de sa quiétude adolescente pour libérer l’autre de sa maladie en couchant avec lui). Gravitent aussi autour de l’acte sexuel un certain nombre d’images traumatiques : une piscine envahie d’un sang qui rappelle peut-être les menstruations, surtout : l’incarnation de la chose en des parents qui cherchent à s’emparer de leurs enfants. On ne sent jamais de volonté de rétablir un ordre moral, mais plutôt de transformer le film en métaphore. Mais quel est le message caché ? Faut-il y voir par exemple une représentation du sida ? La déception vient de la réponse du cinéaste qui explique ne rien avoir cherché à montrer : tant mieux, le spectateur est libre. Oui, sans doute, mais au risque d’un ennui rapide puisque les pistes interprétatives données restent les mêmes du début à la fin du film.

Les attaques se déroulent toujours de la même façon et surtout la cellule de base que constitue le petit groupe d’amis n’est jamais mise sérieusement en danger. Si la cible principale de la chose est bien l’une des filles du groupe, le film ne dépasse jamais la limite qui ferait entrer la chose à l’intérieur des relations entre les jeunes. Dès lors il se prive du ressort majeur qu’aurait été la possibilité d’une contamination entre les jeunes eux-mêmes. Au lieu de cela, la chose reste toujours à distance, dans le hors-champ du groupe en quelque sorte. Le mal est puissant mais son pouvoir n’est jamais aussi insidieux que celui des pathologies (au premier rang desquelles le sida) vers lesquelles il fait signe assez explicitement.

La place d’It follows est donc plus du côté du bon divertissement que de l’invention (visuelle ou narrative) dans le domaine du film d’horreur — ce qu’il annonçait pourtant en ouverture.

Scénario de David Robert Mitchell. Image de Michael Gioulakis. Montage de Julio Perez Iv. Décors de Michael T. Perry. Musique de Disasterpeace.
Avec 
Maika Monroe, Keir Gilchrist, Daniel Zovatto, Olivia Luccardi, Lili Sepe, Jake Weary.
Etats-Unis. 2014. 1h34.
En compétition à la 53e Semaine de la Critique.

(26 mai 2014)

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