Welcome to New York, d’Abel Ferrara

par Lamara Leprêtre-Habib

Cannes – samedi 17 mai 2014

Welcome to New York commence moins comme le récit illustré de « l’affaire » DSK (ce que certains journaux écrivent) que comme un film sur Gérard Depardieu (l’ogre numéro 1) jouant à être DSK-Devreaux (l’ogre numéro 2). La première séquence joue la carte de la confusion des genres : Gérard Depardieu répond aux questions d’un journaliste lui demandant pourquoi il a accepté de jouer le rôle de Devreaux. « Because I don’t like him. I don’t feel him. » Abel Ferrara fait jouer Depardieu à Depardieu. Plus tard, alors qu’il incarne Devreaux, il lancera un regard bestial et furieux à la caméra accompagné d’un « Qu’ils aillent tous se faire enculer ». Le regard-caméra, alors, ne fera que confirmer ce qui est rapidement évident : que le film est aussi, et d’abord (dans la première partie) un spectacle d’acteur. Et quel spectacle ! Pendant toute la première heure (jusqu’à l’installation à Tribeca), c’est une bête que joue Depardieu : le porc. Il éructe, il grogne, il gémit continuellement. Après avoir joui, dans l’une des scènes d’orgie, il secoue la tête comme un cheval. Plus tard, au moment de la fouille à nue à Rikers Island, il déballe sa chair comme une panse.

Welcome to new york 

La connivence entre le personnage et le spectateur qui règle le premier temps s’estompe ensuite peu à peu, rendant le film plus intéressant qu’il n’en avait d’abord l’air. La seconde partie (la période d’assignation à résidence dans la maison new-yorkaise) est un huis-clos domestique où disparaissent progressivement les personnages secondaires pour ne plus laisser à l’écran que Devereaux et sa femme Simone. Elle est intéressante essentiellement pour deux raisons.

D’abord parce que le film prend le contrepied narratif de toute la première partie : il ne s’agit plus d’une reconstitution des faits tels qu’on sait qu’ils se sont passés mais de l’histoire inventée d’un règlement de compte du couple. Sans être passionnantes, leurs discussions dépassent la trivialité initiale de façon assez intelligente. Devereaux et Simone se renvoient successivement la responsabilité de la situation : il l’accuse d’avoir fait de lui un homme qu’il n’a jamais voulu être, elle lui reproche d’avoir brisé les rêves qu’elle avait et de la rendre malheureuse.

Ensuite parce que le personnage de Devereaux cesse progressivement d’être seulement un morceau de chair. Et c’est bien là ce qu’il y a de plus intéressant dans le film : le parcours de Devereaux est celui d’une bête qui progressivement se métamorphose jusqu’à devenir homme. Dans la dernière séquence, on le voit demander à la femme de chambre comment elle trouve « Madame et Monsieur ». Cette dernière répond qu’elle le trouve « gentil », après quoi il la remercie avant de la laisser partir, sans rien tenter. Son visage d’enfant perdu ne contraste pas tant avec les premières séquences du film (le porc) qu’avec celles qui précèdent immédiatement et dans lesquelles Devereaux se décrit comme un être diabolique. Dans un long monologue nocturne, sur le toit de la maison face aux buildings illuminés, il explique qu’il n’a aucun désir de rédemption, qu’on l’a bridé depuis qu’il est né (les parents, les professeurs, sa femme) jusqu’à le mettre en haine de lui-même.

La justesse du ton de Ferrara apparaît alors dans la distance qu’il instaure avec son personnage. Dans la première partie, il n’y en a pas parce que le personnage est d’abord Depardieu faisant un spectacle sur Devereaux. Dans la seconde, en revanche, la position du spectateur et du metteur en scène est beaucoup plus intéressante. Le contre-sens consisterait à penser que le film se fait l’écho sans distance de la part diabolique revendiquée par le personnage, que Welcome to New York est au fond le portrait d’une bête refusant l’existence policée. Or c’est l’effet inverse que cherche le film : il n’est pas subversif parce qu’il fait de Devereaux un héros incarnant toutes les contre-valeurs mais parce qu’il cherche l’humanité du personnage comme malgré lui. Son monologue avant d’être celui d’un libertin au sens classique du terme est d’abord celui d’un enfant qui cherche à se persuader en se noyant dans sa propre parole. Ce sont les dialogues avec la femme qui le font apparaître, dans lesquels Devereaux ne se situe que dans l’opposition à ce que sa femme fait ou représente. Il prétend vouloir n’être qu’une bête mais la vie qu’il mène est l’inverse de celle d’un animal.

Plus le film avance et moins il est complaisant avec son personnage. Au début, Devereaux est une bête et il est filmé comme une bête. A la fin, alors que Devereaux théorise son « être bête », il est filmé comme un homme et c’est là qu’est la subversion. Prétendre que le film consiste en une illustration de l’affaire DSK seulement soucieuse de satisfaire le désir malsain du public de voir le porc est donc une stupidité. Cela rappelle qu’il est parfois indispensable de faire abstraction de tout ce qui n’est pas cinéma si l’on veut regarder les films pour ce qu’ils sont. Les excès et les défauts de celui d’Abel Ferrara ne manquent pas (la place accordée à la question du judaïsme, une certaine pauvreté narrative dans la première partie et formelle dans l’ensemble du film), mais chercher à l’anéantir d’un seul trait est au mieux idiot, au pire suspect.

Scénario d’Abel Ferrara et Christ Zois. Monté par Anthony Redman. Photographie de Ken Kelsch. Produit par Adam Folk et Vincent Maraval (Wild Bunch).
Avec Gérard Depardieu (Devereaux) et Jacqueline Bisset (Simone).
Etats-Unis. 2h04.
(25 mai 2014)
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