Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako

par Lamara Leprêtre-Habib

67e Festival de Cannes – Compétition officielle – samedi 17 mai 2014

Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. Compétition officielle – La Licorne – 11h

1 – Que peut une caméra ? C’est la question que pose et à laquelle répond le film d’Abderrahmane Sissako. Que peut une caméra, par exemple, face au fondamentalisme qui cherche à prospérer ? Le « propos » du film (mais peut-on parler de propos ?) n’est pas directement politique, pas seulement politique. Plusieurs histoires ou linéaments d’histoire se croisent : celle d’un père qui tue accidentellement un pêcheur, celle d’une vendeuse qui refuse de porter des gants en plus de son voile, celle d’une femme mi-poétesse mi-sorcière, celle d’un adolescent qui se lance dans le jihad, celle d’un chef jihadiste, etc.

Le premier plan du film montre une gazelle qui court dans le désert. Le ralenti discontinu rappelle la chronophotographie de Muybridge. Le deuxième plan des hommes armés qui la pourchassent pour la tuer, d’où sa course effrénée.

Plus tard, vers le milieu du film, une séquence montre l’enregistrement d’une vidéo de propagande par des jihadistes. Derrière la petite caméra, le chef, la quarantaine. Devant, un jeune homme, la vingtaine, censé expliquer pourquoi il est impur de rapper ou d’écouter de la musique. La caméra est petite, de mauvaise qualité sans doute, mais c’est face à elle que tombe le masque : le jeune homme peine à convaincre parce que lui-même peine à croire ce qu’il est censé raconter. A.Sissako joue sur la répétition (le second essai est encore plus calamiteux que le premier) sans chercher la gravité : la séquence (la salle en atteste) est très drôle avant tout.

S‘y trouve pourtant explicitée (puisque mise en image) la façon qu’a la caméra d’agir sur le monde. Posée là, simplement, réduite à sa fonction enregistreuse, elle fait branler les certitudes : la conviction des hommes, nos représentations du jihadisme. A cet égard la séquence entretient avec le reste du film une relation métonymique. Car pendant toute la première motié du film la mise en scène d’A.Sissako imite la pauvreté de moyens et d’effets de la petite caméra numérique : elle est fondée sur l’emploi privilégié du plan fixe et sur un rythme assez lent. Surtout, sa caméra opère de la même manière que dans la séquence de l’enregistrement.

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Posée dans les rues ou dans le désert, son effet est toujours le même : sa seule présence révèle ce qu’il y a d’absurde dans les comportements. par exemple lorsqu’elle filme au détour d’une rue une discussion enflammée entre jihadistes sur le football, ou leurs discussions sur les fondements légitimes du pouvoir discrétionnaire.

2 – Le plan d’ouverture, sur la gazelle, est aussi exemplaire de l’autre tonalité, poétique, qui innerve le film. A.Sissako parvient plusieurs fois à créer une tension par les images qu’il invente. Par exemple dans la séquence du match de foot sans ballon, ou lorsque le chef jihadiste effectue une danse-prière. La musique d’Amine Bouhafa qui accompagne ces scènes y est sans doute pour beaucoup mais leur beauté vient aussi du rythme instauré par le montage, fait de variation autour d’un faux calme que le cinéaste rompt plus ou moins souvent (plus dans la seconde partie que dans la première) et plus ou moins radicalement (une séquence de lapidation dans un passage apparemment calme).

3 – C‘est chaque fois un faux calme qui se rompt, une fausse quiétude dont l’indice était peut-être la disproportion permanente entre les échelles de plan. La famille sous la tente vue en plan d’ensemble et en gros plans sur les visages. Surtout : la scène du meurtre filmée en plan moyen puis en plan général. Les hommes sont tantôt les maîtres du désert, tantôt des fourmis. Ainsi la caméra s’attarde-t-elle aussi sur le visage d’une vache en train de mourir (gros plan). Il n’y a jamais de juste mesure, jamais d’équilibre, mais un constant jeu d’échelles où, chacun à leur tour, les éléments sont mis en avant. La caméra ne prend aucun parti : le film n’est ni une ode à la nature dont l’esprit serait plus beau que celui des hommes, ni non plus une ode à l’homme. Rien donc du cliché d’une âme africaine de communion de l’homme à l’espace. Quelque chose ne fonctionne pas ici, et pour cause : l’évidence et la beauté de cette vie-là sont mises en cause par des préceptes étrangers qui, en cherchant à transcender l’ordre naturel, l’abolissent.

Scénario d’Abderrahmane Sissako et Kessen Tall. Photographié par Sofian El Fani. Monté par Nadia Ben Rachid. Produit par Sylvie Pialat et Rémi Burah pour Armada Films et Les Films du Worso.
Avec Ibrahim Ahmed (Kidane), Toulou Kiki (Satima), Adel Jafri (Abdelkrim), Fatou Diawara (Fatou), Hichem Yacoubi et Kettly Noël.
Mauritanie, France. 1h37.

(25 mai 2014)

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