Amour fou, de Jessica Hausner

par Lamara Leprêtre-Habib

67e Festival de Cannes – Un certain regard – vendredi 16 mai 2014

Amour fou de Jessica Hausner. Un certain regard – Salle Debussy – 22h

Amour fou 2

La forme du film de Jessica Hausner rend perplexe. Il est fait de plans majoritairement fixes, dans des décors réduits au strict minimum : de vastes appartements avec du papier peint sur les murs, quelques meubles autour des personnages et les personnages eux-mêmes, sortes de marionnettes. Ici ou là, un plan pourrait être issu d’un film de Wes Anderson. L’espace (même s’il n’y a pas de plan-séquence) semble être une scène, un espace vide appelant un remplissage ou au contraire un jeu de tension autour du vide.

L’argument du film semble d’ailleurs s’y prêter tout particulièrement : comment le poète Kleist a cherché puis trouver une femme qui l’aime et accepte non pas de vivre un grand amour mais de mourir avec lui. Le problème — qui d’abord semble une qualité — est que l’argument est exposé tel quel dès le début du film. Comme une idée fixe, en somme : au bout de quelques minutes, Kleist fait cette proposition à une première femme qu’il connaît. La clarté de sa proposition sans détour, provoque d’abord le rire : il tirera d’abord sur la femme avant de retourner l’arme contre lui. Et plusieurs autres séquences font rire, pendant une heure environ. Mais Jessica Hausner n’est jamais résolue à s’engager radicalement dans cette voie. De là l’étrangeté première du film puis l’ennui à force d’irrésolution.

La gaucherie du personnage échoue à émouvoir — mais est-elle faite pour cela ? — et le rire n’a qu’un temps — mais est-elle faite pour rire ? Car si on s’attend à en découvrir plus sur l’étrangeté de sa démarche, à aucun moment le film ne fait de la motivation de l’acte (qui finit par arriver) un enjeu narratif. Il y a une idée fixe, et seulement cette idée fixe, qui peine à combler l’espace que le film s’est donné dans un premier temps par sa forme régulière minimaliste. Cherche-t-il à fonctionner en contrepoint au romantisme attendu et que le titre reconduit : Amour fou ? C’est d’ailleurs plutôt littéralement que le titre trouve son sens : Kleist semble par moment insensé, tout comme on explique à Henriette qu’elle souffre d’une maladie dont il n’existe aucune trace physique donc entièrement psychologique.

Mais à ce sujet encore, le ton ironique semble souvent proche de l’emporter, sans que ce ne soit jamais le cas. Le cas d’Henriette est pourtant passionnant. D’abord rétive quand Kleist lui fait la proposition pour la première fois, celle-ci réveille quelque chose en elle, lui découvre une souffrance qu’elle n’avait pas perçue auparavant. La médecine lui diagnostique une maladie incurable, qui la conforte encore dans le mal-être, avant qu’elle accepte finalement la proposition de l’auteur. Son hésitation, les causes qui la persuadent, l’idée même qu’elle puisse avoir été convaincue ou qu’elle se soit convaincue qu’il fallait effectivement mourir (et qu’il y avait là la seule vraie preuve d’amour) sont les éléments passionnants que le film, ici ou là, effleure mais dont il ne fait jamais son vrai propos.

Scénario de Jessica Hausner. Photographie de Martin Gschlacht. Monté par Karina Ressler. Produit par Martin Gschlacht, Antonin Svoboda, Bruno Wagner, Bady Minck, Alexander Dumreicher-Ivanceanu, Philippe Bober.
Avec Birte Schnöink, Christian Friedel et Stephan Grossmann.
Autriche. 1h36.

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