Self Made, de Shira Geffen

par Lamara Leprêtre-Habib

 67e Festival de Cannes – 53e Semaine de la critique – vendredi 16 mai 2014

Self made1Self Made de Shira Geffen. Semaine de la critique – Miramar – 18h30
Self made 2

Self Made est construit sur un principe de montage alterné : une artiste israélienne et une employée de magasin-type IKEA sont filmées chacune dans son quotidien dans des fragments de 5 à 10 minutes à chaque fois. La première est seule chez elle puisque son compagnon est en déplacement, la seconde traverse chaque jour le check-point pour se rendre de l’autre côté de la frontière, dans les territoires israéliens. Leurs chemins finissent par se croiser au bout d’une heure à la faveur d’une bizarrerie narrative : l’artiste se retrouve aux abords du check-point au moment où la jeune femme arabe est retenue provisoirement après qu’une dispute a éclaté. Et par une autre bizarrerie narrative, l’une prend la place de l’autre pour le dernier tiers du film.

Avant déjà tout dysfonctionnait dans leur vie. L’artiste est progressivement envahie par les cartons IKEA sans avoir rien demandé, des journalistes intrusifs s’invitent chez elle, un éleveur de crabes s’impose dans sa salle de bain où il prend possession de la baignoire. L’employée, elle, ne connaît son chemin qu’en y semant des vis tout le long, elle entretient une relation sexuelle avec un homme qu’elle croise, sans qu’on sache bien pourquoi, et son père est en prison.

La belle idée que le film développe pendant une heure est qu’un même dysfonctionnement unit deux femmes d’un côté et de l’autre de la frontière. Il existe un décalage dont la raison est inconnue mais qui laisse à penser que dans les deux cas le réel est traversé par autre chose, de l’inconnu, bref une faille qui en même temps qu’elle viendrait agresser le quotidien lierait, à leur insu, les deux femmes — et donc les deux côtés de la frontière. Mais cette idée ne produit rien puisque leur réunion ne produit pas une complémentarité des deux pôles mais une multiplication et une amplification du dérèglement que subit le quotidien. Pourtant, l’arrière-plan politique est omniprésent : l’intrigue s’articule autour du check-point qu’on voit à quatre ou cinq reprises, et l’une des deux femmes finit habillée en bombe humaine. Les derniers mots du films font d’ailleurs signe vers le politique : la militaire israélienne du check-point à qui son ami demande de faire un voeu, elle répond qu’elle ne demandera pas la paix dans la région parce que, dit-elle, « mon service militaire s’achève ».

Qu’est-ce à dire, alors ? Que l’absurdité de la situation israélo-palestinienne est telle que le quotidien lui-même finit par être absurde ? (Personne n’est là pour questionner les intrusions, acceptées comme telles parce qu’il y a quelque chose de plus absurde, et accepté, qui est cette scission entre les deux. Alors absurde pour absurde, l’inversion des rôles n’est pas plus absurde que le rituel qui oblige à faire la queue chaque jour au check point et à abandonner des clous sur le sol afin de se repérer sur son chemin.) Que les femmes sont les mêmes d’un côté et de l’autre ? Qu’il n’y a, même, peut-être qu’une seule femme coupée en deux ? Le film ne tranche aucune des questions du spectateur mais fait proliférer les explications possibles. A tel point qu’il a tout l’air d’une parabole, mais d’une parabole vide. Le merveilleux quotidien fait d’abord penser à Aki Kaurismäki mais avec un humanisme moins évident; puis l’on trouve des passages dans la droite ligne du Temps qu’il reste d’Elia Suleiman mais avec nettement moins de beauté et de drôlerie. Self Made ressemble à un patchwork dont la bigarrure, après avoir intrigué, se conclut dans l’ennui et le scepticisme du spectateur, dont l’attention est certes réveillée par le (sou)rire, mais seulement épisodiquement.

Scénario de Shira Geffen. Image de Ziv Berkovich. Montage de Nili Feller. Son de Alex Claude, Daniel Meir. Décors de Arad Sawat. Musique de Amit Poznansky.
Avec : Sarah Adler, Samira Saraya, Doraid Liddawi, Na’ama Shoham et Ziad Bakri.
Israël, 2014.
En compétition à la 53e Semaine de la critique (67e Festival de Cannes).

(23 mai 2014)

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