Loin de son absence, de Keren Yedaya

par Lamara Leprêtre-Habib

67e Festival de Cannes – Jeudi 15 mai 2014

Loin de son absence de Keren Yedaya. Un Certain regard – Salle Debussy – 22h

Loin de son absence

A la différence de ce qu’ont pu faire récemment Lars Von Trier ou Steve McQueen, on ne peut jamais prendre Keren Yedaya en défaut de « pornographisation » de la violence. Ce qu’elle montre est très brutal (l’inceste institutionnalisé entre un père et sa fille de 22 ans), impensable, et un certain nombre de plans sont insoutenables : des scènes se scarification, d’absorption frénétique de nourriture et de vomissement. Mais l’insoutenable vient de l’objet filmé, rarement de la manière dont il est filmé, souvent pudique. Si l’une des séquences de scarification est filmée en gros plan, la place qu’elle occupe dans l’économie du film n’a rien de complaisant (McQueen : Twelve years a slave), ou de jouissive (Lars Von Trier : Nymphomaniac).

Le problème posé par la « pornographie » vient de la tension entre le banal et l’événementiel. Les corps « pornographiques » sont filmés dans les ébats supposés les plus quotidiens comme dans des joutes héroïques : avec « hyperbolisation » des capacités physiques et de la « mise en scène » (inflation de gros plans, raccord brutal sans solution de continuité entre les échelles).

La réussite de Loin de son absence, au contraire, tient au fait que jamais la mise en scène ne s’égare dans l’esthétique de l’événementiel. La violence contre soi est d’abord filmée de loin parce qu’il ne s’agit ni visuellement (par des gros plans directs), ni dramatiquement (la violence est à ce point intériorisée qu’elle est devenue rituelle) de la transformer en fait marquant. Le problème chez Lars Von Trier et Steve McQueen venait de leur absence totale de mesure :

  • Lars Von Trier multipliait les effets de mise en relief des conséquences d’une pathologie caractérisée au contraire par la répétition et l’indifférenciation,
  • Steve McQueen, en donnant l’impression que douze ans d’esclavage pouvaient être montrés à travers quelques scènes de violence spectaculaire, loupait totalement la dimension d’intériorisation de la violence.

Les deux, donc, échouaient totalement à rendre la dimension coutumière de ce qu’ils montraient. C’est la sobriété de la mise en scène de Yedaya qui permet d’éviter cet écueil. C’est aussi la puissance du jeu de Maayan Turjeman, dont le visage est suffisamment expressif pour réussir à ne pas exprimer, c’est-à-dire faire sortir, la rage qu’on voudrait immédiatement qu’elle éprouve contre son père, un monstre à n’en pas douter.

C’est là que Keren Yedaya réussit à atteindre le point où le spectateur est sainement ébranlé. Dans un premier temps le spectateur ne comprend pas comment et pourquoi Efrat peut encore aimer son père, l’attendre le soir pour lui faire à manger, l’appeler pour qu’il rentre tôt, se désoler qu’il ait une « maîtresse ». Il ne comprend pas, en somme, qu’il soit possible d’aimer son bourreau. Le film, alors, révèle ce qu’il a de très puissant. Il arrive en effet un moment où la banalité du mal nous a pénétrés à tel point qu’à notre incompréhension première se substitue l’évidence qui habite sans doute la jeune femme sans même qu’elle en soit consciente, l’évidence qui guide ses acte. Si elle aime son bourreau, c’est d’abord qu’il est son père et qu’une jeune fille, toujours, à besoin d’aimer son père.

Il passe donc quelque chose de ce malaise permanent. La cinéaste ne s’amuse pas à mettre des embûches à l’échappée de la jeune femme. Au contraire, si elle voulait partir, elle le pourrait. Mais à quoi bon quand on voit ce qui l’attend sur la plage de Tel Aviv ? On repense alors à A perdre la raison, de Joachim Lafosse, il y a un an, film raté comme ceux de Lars Von Trier et Steve McQueen. Le problème était que le malaise n’y naissait pas de l’assimilation par le spectateur de la violence intériorisée par le personnage mais du peu de liberté qu’une construction « fatidique » lui laissait. Le dernier plan du film de Keren Yeadaya est à cet égard exemplaire. Là où Lafosse laissait au hors-champ le plan de la mère infanticide, il montre le visage de la jeune femme comme si, au fond, il était possible d’avoir foi en elle : parce qu’elle ne cesse jamais d’être libre.

Keren Yedaya donne donc la mise en scène la plus adéquate possible à son sujet. La seule question qui demeure n’est donc plus de savoir comment il est moralement possible de filmer de cette manière (Von Trier, McQueen, Lafosse) mais si l’on aenvie de voir sur l’écran la réalité aussi crue.

Scénario de Keren Yedaya à partir du roman Loin de son absence de Shez. Photographie de Laurent Brunet. Montage d’Aria Lahav-Leibovich. Son de Tully Chen. Produit par Marek Rozenbaum, Michael Rozenbaum, Jérôme Bleitrach, Emmanuel Agneray et Michael Eckelt.
Avec Maayan Turjeman (Tami, la fille), Tzahi Grad (Moshe, le père), Yaël Abecassis (Shuli) et Tal Ben Bina (Iris).
Format 1.85, 1h40.
Israël, 2014.
En compétition dans la section Un certain regard, Cannes 2014.

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