Eka et Natia, Chronique d’une jeunesse géorgienne de Nana Ekvtimishvili et Simon Groß

par Lamara Leprêtre-Habib

67e Festival de Cannes – vendredi 16 mai 2014

Eka et Natia, Chronique d’une jeunesse géorgienne de Nana Ekvtimishvili et Simon Groß. Vision sociale – Studio 13 – 14h

Eka

Le film raconte les parcours de deux jeunes amies géorgiennes, dans les années 1990 à Tbilisi.

Pendant les trente premières minutes, le film cherche son chemin, hésite entre plusieurs tons possibles. Le premier plan montre par exemple une dispute dans la queue pour attendre le pain rationné, faisant penser que le film suivra la voie du film social.

Mais il prend ensuite une autre direction en se focalisant sur le quotidien des deux adolescentes mais sans en faire la chronique. Un pistolet est rapidement introduit dans l’intrigue et le film retrouve alors en apparence des schémas narratifs classiques. Il devient évident que l’une des deux jeunes filles, qui est régulièrement embêtée par des garçons, va finir par tirer sur l’un d’eux et que le film basculera alors radicalement hors de la chronique.

L‘objet circule d’une adolescente à l’autre. Chacune a, à un moment donné, de bonnes raisons de s’en servir, à moins que ce ne soit le spectateur qui les projette. C’est que le film adopte des configurations de conte : l’enlèvement de la jeune fille pour la marier à un homme qu’elle n’aime pas encore, la belle-mère digne des marâtres du cinéma classique, le prince charmant vêtu de blanc tué froidement par le mari jaloux. En réactivant ces structures typiques, le cinéaste s’éloigne de la chronique mais ne donne pas non plus au spectateur ce qu’il s’attend à voir.

Il continue de surprendre car l’intrigue n’est pas non plus traitée indifféremment au contexte même si son coeur est transposable à Paris ou Berlin. Ainsi le pistolet ne sera Jamais utilisé : c’est seulement un signe qui permet de cristalliser l’ensemble des tensions propres au contexte.

Les questions politiques soulevées (directement : la place des femmes, la précarité, indirectement : ) par le film le sont donc par ce jeu de reflet. Comment montrer la situation sociale géorgienne sans verser a) dans le misérabilisme, b) dans le relativisme absolu (une intrigue exportable partout ailleurs) ?
Réponse : en remotivant un signe classique (le pistolet) pour en faire l’outil de dévoilement d’une situation de crise permanente.

Scénario de Nana Ekvtimishvili. Photographie d’Oleg Mutu.
Avec Lika Babluani (Eka) et Mariam Bokeria (Natia), Zurab Gogaladze (Kote), Data Zakareishvili (Lado), Ana Nijaradze (Ana).
1h42.
Géorgie, 2013.

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