Her, de Spike Jonze

par Lamara Leprêtre-Habib

L’IMAGE MANQUANTE

Le début du film jusqu’à cette scène d’amour est assez passionnant. Description de notre monde dans un autre temps ; donc description d’un autre monde où les technologies numériques se sont perfectionnées jusqu’à devenir de plus en plus semblables aux hommes. C’est donc naturellement que Theodore Twomble (Joaquin Phoenix) achète un assistant virtuel sur téléphone portable qui se révèle être une femme à la voix sensuelle et qui choisit pour nom « Samantha »(Scarlett Johansson). Il en tombe amoureux et avant la moitié du film, les deux personnages « font » l’amour.

La séquence commence de la même façon qu’une scène de sexe virtuel antérieure où Theodore se retrouvait à parler avec une inconnue rencontrée sur un chat d’adultes au milieu de la nuit. La caméra au-dessus du visage du personnage, filmé en plan rapproché : image conforme aux visages filmés en webcam et qui flottent par milliers dans l’océan d’Internet. Theodore et « Samantha » entament donc un ébat virtuel plus réussi que celui qu’il avait eu avec l’inconnue. Un peu avant qu’ils parviennent à l’orgasme, l’image s’efface et le noir gagne tout l’écran. Ne restent plus alors que deux voix qui flottent et dont la corporéité ou la virtualité est indiscernable. Sa voix à lui ne vaut pas plus que sa voix à elle. Le film réussit alors, et de la moins spectaculaire des façons, à s’élever à la hauteur d’un questionnement métaphysique que son dispositif rendait pourtant incontournable.

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‘est pourtant l’un des rares passages où il y parvient, ce qui pose un véritable problème puisque le film perd rapidement tout intérêt. Spike Jonze est libre de considérer que son postulat scénaristique – l’amour entre un homme et une machine – n’implique pas nécessairement de faire du questionnement philosophique la fin de son film. Mais lorsque cet aspect est évincé – ce qui, encore une fois, n’est pas en soi un problème – au profit de platitudes scénaristiques, alors la chose devient plus gênante. Or c’est exactement le cas ici : si l’on ôte à Samantha sa spécificité (c’est une machine), le film se réduit à une histoire parfaitement banale. Un homme hanté par une histoire d’amour passée croit pouvoir l’oublier dans les bras (ici les mots) d’une femme qui apparaît dans sa vie avec les traits de la femme idéale. Il découvre avec le temps que cet amour naissant n’est qu’un mirage et c’est avec cette nouvelle épreuve qu’il peut faire le deuil définitif de la femme qui le hantait originellement.

On ne manquera pas de souligner que la façon dont Spike Jonze exploite ce schéma topique est honnête et souvent subtile, notamment pour ce qui est du portrait du personnage masculin en solitaire las au milieu d’une mégapole moderne. Mais cela n’empêche pas l’ennui de se saisir du spectateur précisément parce que le film n’est jamais beaucoup plus qu’une reprise certes honnête mais bien peu originale d’une chanson déjà entendue mille fois. Tout était là, pourtant, pour permettre au film de s’élever à une tout autre dimension. A commencer par son postulat scénaristique. On a vu l’an dernier combien Gravity (Cuaron, 2013) échouait à ne s’appuyer que sur sa capacité à éblouir visuellement. Le problème venait de ce que le film se contentait de sa puissance technique et évinçait toute possibilité de dépassement métaphysique. Dans Her, Spike Jonze prend un risque similaire, même si la nature de l’enjeu y est différente : une fois Samantha présentée, il ne revient plus sur sa spécificité que de façon sporadique. Elle n’est qu’une voix artificielle, soit. Il teste la possibilité de l’amour avec Joaquin Phoenix et une fois que leur relation a commencé, donc que l’artifice est accepté par lui comme par nous, l’histoire d’amour suit le chemin le plus classique.

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C‘est seulement par le biais de la sexualité que quelque chose perce de ce que le film aurait pu être à une plus petite échelle. Dans la première scène, donc, le vertige naît de ce que la voix de l’homme et la voix de la machine deviennent indissociables en nature. L’écran noir, alors, est paradoxalement plus frappant pour le spectateur que les autres images du film : soudain en effet, le film nous rappelle que nous aussi nous sommes pris au jeu et avons fini par accepter ce personnage artificiel. C’est au moment où Joaquin Phoenix est conduit aux portes de l’invisibilité (dans le noir, il disparaît de l’écran) que la voix artificielle, au contraire, devient le plus matérielle : c’est soudain toute sa lourdeur refoulée jusqu’alors (comment peut-on s’être laissé prendre au jeu) qui nous revient en boomerang.

L’autre scène intéressante, aux deux tiers du film, montre la soirée de Theodore avec une prostituée engagée par Samantha afin de lui servir de corps. Theodore est assez vite très mal à l’aise et l’opération échoue. Mais l’important n’est pas là : il vient de ce qu’à ce moment-là, le spectateur est situé dans une position très étrange. Depuis le début du film, nous croyons autant que Joaquin Phoenix à la voix artificielle dans la mesure où nous l’entendons autant que lui. Cette voix qui flotte dans son univers à lui, elle existe pour le spectateur depuis plus d’un siècle sous le nom commun de voix-off. Une voix sans corps, au-dessus de l’intrigue et en même temps dans le film, voix la plus antiréaliste qui soit (coupée d’un corps, sans lieu d’assignation) mais à laquelle nous accordons toute confiance et que nous contribuons à rendre vivante et à constituer en personnage au même titre que ceux que nous voyons. Le film glisse lentement du personnage de Theodore vers celui de Samantha qui devient, par la voix, la première instance à laquelle se réfère le spectateur. Nous sommes d’abord, intuitivement, avec elle et plus avec lui. Et c’est sans doute de là que vient le malaise dans la séquence avec la prostituée. Nous sommes avec un personnage, Samantha, qui cherche à regagner un corps comme s’il l’avait perdu. Et nous nous surprenons à devenir les cautions de cette perte du corps à laquelle nous n’avons pourtant jamais assisté : perte de la perte, donc.

Cette perte devrait d’ailleurs être l’objet central du film. Theodore est bien avant tout un personnage envahi d’images mais qui ne réussit pas (plus) à (re)constituer la seule image qui compte vraiment. Le film est parsemé des projections de son ancienne histoire d’amour qui reviennent le hanter (cf. photogrammes ci-dessus) . Parsemé aussi de ces images virtuelles qui ont sauté hors de l’écran dans lequel nous les circonscrivons aujourd’hui (les hologrammes sont monnaie courante, cf. photogramme ci-dessous). Pourtant, à aucun moment Theodore n’incarne, c’est-à-dire ne donne chair à la voix qui l’habite.

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Le spectateur est sur ce point en situation de porte-à-faux. Le sentiment de la perte que nous ressentons dans la séquence avec la prostituée dans une sorte de pureté (tout tient à la mise en scène et à l’imprégnation de cette voix étrangère devenue voix-off donc voix intime située à l’intérieur de notre tête) est le reste du temps provoqué par le pire artifice : le corps manque non parce que la voix est telle qu’elle créerait la nécessité d’un prolongement charnel mais parce que la voix est celle de Scarlett Johansson et que, à la différence du personnage de Theodore, nous sommes habités par l’image de son corps.

Le film dépasse donc rarement un sentiment de malaise authentique. Il cherche à nous enclore dans une forme classique (le film organique fonctionnant sans le spectateur) alors que le procédé qu’il exploite devrait l’en dissuader : le spectateur, puisqu’il est placé par rapport à la voix artificielle dans la même position que Theodore, fait fonctionner le film en l’ouvrant sur l’extérieur, donc en brisant la totalité organique. C’est donc du côté du spectateur que le film devrait tendre, pour créer un mouvement centrifuge qui nous conduirait vers les hauteurs du film mental, plutôt que de suivre le mouvement centripète qui nous ramène sans cesse à la fadeur des schémas habituels du film sentimental.

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Her, réalisé par Spike Jonze. Scénario de Spike Jonze. Photographie de Hoyte Van Hoytema. Montage de Jeff Buchanan et Eric Zumbrunnen. Musique originale de Arcade Fire. Produit par Annapruna Pictures (Megan Ellison). Distribué par Warner Bros (USA) et Wild Bunch (France).
Avec Joaquin Phoenix (Theodore Twomble), Scarlett Johansson (la voix de Samantha), Amy Adams (Amy) et Rooney Mara (Catherine).
Format : 1.85 :1. Son Dolby numérique. Durée : 120 mn.

(6 avril 2014)

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