Coeurs, d’Alain Resnais

par Lamara Leprêtre-Habib

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«QUAND VOUS SOURIEZ… VOUS DEVRIEZ SOURIRE PLUS SOUVENT »

«  – Je ne suis pas persuadée moi non plus que l’Enfer existe. Pas plus que je ne sais quelle autre damnation. Mais s’il y a un feu de l’Enfer, c’est en nous qu’il brûle. Et c’est nous qui l’attisons avec nos faiblesses et avec nos défauts. Et si nous ne faisons rien pour l’éteindre, il nous consume et pire, il consume les autres.
– Il est en chacun de nous, c’est ce que vous dites Charlotte ?
– Oui, j’en suis persuadée !
– Même en vous ?
– Alors je dois y aller. »

1
Le premier tableau réunissant Charlotte (Sabine Azéma) et Thierry (André Dussollier), à l’agence immobilière, se divise en trois temps. Le premier (ci-dessus) met en scène la séparation entre les personnages. Lorsque Thierry entre à l’agence et retire son manteau, Charlotte est cachée derrière le panneau de verre légèrement flou qui isole son bureau. La caméra s’avance alors, mais découvrant Charlotte, c’est Thierry qu’elle isole maintenant dans le flou. S’ensuit un champ-contrechamp sur leurs visages : Thierry est filmé depuis le bureau de Charlotte et Charlotte depuis le bureau de Thierry de telle sorte qu’ils sont chaque fois saisis à travers une transparence. Puis Thierry se lève pour parler à Charlotte par-dessus le panneau de verre. On sait qu’ils se voient à présent sans filtre (comme dans le premier plan), mais le cadrage maintient l’isolement : un plan sur le visage de Thierry en plan rapproché ; un plan sur le visage de Charlotte en plan rapproché, obstrué par Thierry qui traverse le champ et bouche le cadre (noir) : la caméra se fixe sur son mouvement et lorsque le champ se dégage, Charlotte n’es plus visible ; un plan rapproché de Charlotte, qui saisit une VHS dans son sac et suit Thierry vers l’arrière-boutique.

3
Le deuxième moment (ci-dessus) met en scène la réunion des deux personnages : dans l’arrière-boutique, les deux personnages sont présents, nets, dans le même plan mais le sur-cadrage les isole chacun d’un côté d’une cloison. C’est la VHS tendue qui passe d’un cadre à l’autre. Les mains des personnages « luttent » sur la cassette qui finit par entrer dans le cadre de Thierry. Les personnages sont réunis.

2
Le troisième moment (ci-dessus), cependant, introduit une nouvelle séparation : un plan rapproché montre Thierry et Charlotte chacun à son bureau, qui discutent, mais entre les deux, la cloison de verre filmée de biais occupe 1/8e de l’écran et cette fois aucune VHS n’attaque le surcadrage. Dans le plan suivant, Thierry ressort de l’agence et laisse Charlotte seule, le regard diabolique. La séquence dit tout de ce que sera le film : l’utopie du couple et son empêchement par la présence d’un membre absent. Les deux personnages isolés ne sont en effets réunis que par la VHS. Or une fois celle-ci remise, l’isolement ressurgit. Pourquoi ? C’est du côté du regard diabolique de Charlotte qu’il faut en chercher la raison. Pourquoi la VHS n’opère-t-elle pas une réunion définitive des deux personnages ? Parce que c’est par elle que le membre absent est introduit : il n’y a pas une mais deux Charlotte, l’une érotique, l’autre mystique.

La suite du film ne fera que le confirmer (voir le photogramme au-dessus du titre) : toute union entre Charlotte et Thierry est impossible parce qu’ils ne sont pas deux mais trois.

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La vidéo :

(5 avril 2014)

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