Mon âme par toi guérie, de François Dupeyron, Blue Jasmine, de Woody Allen & Nymphomaniac, vol.1, de Lars von Trier

par Lamara Leprêtre-Habib

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MON ÂME PAR TOI GUERIE d’abord.Il ne s’agit sans doute pas d’un très grand film mais l’interprétation de Grégory Gadebois est remarquable. A un moment donné, il raconte à une voisine que la vie des gens normaux est linéaire alors que la sienne est faite de trous. Il fait parfois des crises d’épilepsie, l’écran bascule alors de la couleur vers le noir et blanc pour nous restituer ce qui correspond aux visions qui l’envahissent. Pourtant les trous dont il parle correspondent peut-être davantage à la « lisibilité » de son comportement. Ce qui est beau dans ce personnage est qu’il est en marge du personnel habituel du cinéma français. Sociologiquement d’abord (bûcheron, motard, vivant dans un mobil-home en périphérie d’une ville de la côté méditerranéenne). Émotionnellement surtout : la (longue) première partie du film (jusqu’à l’arrivée de Céline Sallette) est justifiable uniquement par le fait qu’il faut du temps pour se mettre en phase avec le personnage. A la différence des personnages habituels du cinéma français, il n’y a aucun indice, ici, dont le but soit d’immédiatement renvoyer le spectateur à tel ou tel stéréotype. Le film construit intégralement le personnage par l’observation longue et attentive de son comportement. Il est cependant dommage que l’intrigue principale (la rencontre avec Céline Sallette) ne vienne pas plus tôt se mêler à la phase descriptive, ce qui aurait permis de concentrer le film sur une matière plus dense et peut-être plus émouvante.

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BLUE JASMINE ensuite. Woody Allen revient à un cinéma acceptable sans atteindre le niveau de son dernier grand film, Match Point. Mais le film ne doit-il pas presque tout à Cate Blanchett ? Si le scénario est assez habile et réussit à rendre transparente une forme tout sauf légère (fondée sur des flash-back permettant progressivement de nous conduire au présent), il n’évite pas de pousser lourdement le trait dans les scènes d’opposition des deux sœurs. Plutôt que d’assumer un propos radical contre le seul personnage de Cate Blanchett, ex-femme d’un Bernard Madoff de fiction, le cinéaste moque également sa sœur. Il n’y a rien de mal à cela, seulement certaines scènes mettent mal à l’aise tant les deux femmes semblent renvoyées dos à dos. Ce qui élève donc le film est sans aucun doute la prestation de Cate Blanchett dont le visage se métamorphose littéralement du début à la fin : d’une blancheur lisse sans accroc, jusqu’à un creusement et une déformation produits à la fois des larmes et de la démence. Woody Allen renoue avec le grand portrait de femme et rappelle combien Cate Blanchett (magnifique, déjà, dans L’Étrange histoire de Benjamin Button) est une grande actrice capable de porter un film à elle seule.

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NYMPHOMANIAC, vol.1 enfin, sur lequel il y aurait beaucoup à dire tant il est symptomatique du niveau de bassesse auquel Lars von Trier abaisse le cinéma. Melancholia était pourtant un beau film, réfléchissant intelligemment sur la dépression et assumant une radicalité dans le pessimisme souvent émouvante : Kirsten Dunst était magnifique en mariée dépressive dans l’attente sereine d’une fin du monde qui vérifie qu’il n’y avait rien à attendre ici bas. La première partie de Nymphomaniac se situe à l’exact opposé, donc, de la grâce de Melancholia. Le film est visuellement laid et moralement dégoûtant. Il débute dans une cour d’immeuble enneigée. Là même où s’écrasait l’enfant du couple Gainsbourg-Defoe, alors en plein ébat, au début d’Antichrist. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard : on retrouve dans ce nouveau film le même dégoût de la sexualité, et la même misogynie. Les critiques qui disent ici ou là que face à Charlotte Gainsbourg il y a Stellan Skarsgård tentant de la convaincre que la sexualité (fût-elle maladive) n’est pas un péché sont à côté de la plaque. Le sexe n’est pas condamné dans le dialogue mais sur l’image elle-même : comment peut-on aimer le sexe lorsqu’il est filmé avec tant de grossièreté : à quoi ressemblent les plans de la jeune fille remontant d’une cave en boitant (folle subtilité ?!) comme si elle venait d’être écrasée par un éléphant ? ou la scène de la mort du père, à l’hôpital, filmée depuis l’entre-jambe de la fille (avec, bien entendu, une goutte de cyprine qui coule lentement) ? ou encore, pour finir, la fellation dans le train, filmée caméra à l’épaule à cinq centimètres du visage en action ? Lars von Trier semble chercher avant tout la laideur. On en vient à se demander pourquoi Charlotte Gainsbourg ne se tranche pas une nouvelle fois le clitoris (souvenir de l’opération à l’aide d’un sécateur rouillé dans Antichrist…) au lieu d’infliger le récit de ses aventures scabreuses. On notera au passage que le vrai sujet (la nymphomanie) n’est JAMAIS traité. En lieu et place de toute réflexion, une sorte d’imagier idiot : le film enfonce des portes ouvertes en posant des images clichées (une femme qui couche x fois) sur une souffrance qui pourrait sans doute être support d’une vraie analyse. Et non content de nous l’infliger à l’échelle globale du film, Lars von Trier reproduit le procédé une dizaine de fois au sein des « chapitres » (découpage idiot : pourquoi s’embarrasser d’un tel découpage alors même que la narration est parfaitement chronologique ?) : il expérimente au cinéma ce que seraient des lunettes Google (voir la fiche wikipedia) réglées sur le mode vidéo. Soit à chaque terme employé qui renvoie à autre chose que la situation présente (un appartement glauque où Charlotte Gainsbourg boit cent cinquante thés de suite, avec le visage éteint) une illustration directe par des vidéos piochées un peu partout. Mais que nous rappelle cette posture dans laquelle Lars von Trier cherche à nous installer ? Ah oui ! Celle des élèves qui apprennent à lire et à qui on facilite la tâche en exposant sur des affichettes un dessin de pomme, de cheval ou de baignoire avec en dessous inscrit le mot correspondant. Ici, c’est un peu la même chose : mais nous ne sommes pas des enfants et nous n’avons pas besoin de ce film pour nous apprendre à dessiner un coït dégueulasse.

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