All is lost, de J. C. Chandor

par Lamara Leprêtre-Habib

Sans titre 7LES DEUX INFINIS
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En 2011, J.C. Chandor avait tourné Margin Call qui montrait la naissance de la crise mondiale de 2008 à partir des bureaux d’une agence financière, à New York. Le film jouait alors du contraste entre l’ampleur du cataclysme qu’on connaît (échelle mondiale) et la taille du foyer d’où est parti l’incendie (un étage de building américain). On retrouve cet affrontement d’échelles dans All is lost puisque passées les premières minutes du film, qui fonctionnent comme un sas d’entrée dans ce monde étranger qu’est l’océan Indien, une question se pose : Qu’y a-t-il à voir ou à comprendre derrière l’histoire de cet homme, seul sur son bateau ? Car l’intérêt du film ne peut venir que d’ailleurs, c’est-à-dire que de nous-mêmes et de ce qu’il produira sur le spectateur. J.C. Chandor fait en effet des choix narratifs opposés à Gravity, autre film de survie de l’année dernière. L’erreur de Gravity était de chercher à tout prix à nous montrer des personnages au sens classique du terme, soit un homme et une femme dont l’identité était construite, pour nous, par la (grosse) ficelle du dialogue : Sandra Bullock encore endeuillée par la mort de sa fille, George Clooney, retraité séducteur. Les quelques éléments au service de cette construction étaient donc posés assez peu subtilement de manière à ce que surtout le spectateur ne les manque pas (autrement dit, ils étaient soulignés par le dialogue). Dans All is lost, au contraire, aucun élément ne vient jamais de l’extérieur pour nous dire à qui nous avons à faire. Robert Redford se tient face à nous pendant une heure quarante sans qu’à aucun moment son passé ne soit explicité. Le film s’ouvre certes sur quelques mots, lus en voix off, qui sont probablement ceux qu’il écrit dans la lettre qu’on le verra écrire plus loin dans le film. Mais ses propos sont très allusifs. Il s’adresse à des proches, sa famille peut-être. Impossible d’en dire plus.

Par là, c’est la forme du huis clos qui est portée à paroxysme. Le film tire sa radicalité de ce qu’à aucun moment il ne triche avec la forme qu’il se donne au début : un huis clos est un espace strictement fermé. A l’intérieur du bateau, on s’épuisera donc à chercher des photos, des objets, ou quoi que ce soit d’autre qui renvoie à un ailleurs. Il y a bien une radio de bord, mais qui se révèle sans utilité une fois qu’elle est tombée dans l’eau. Pour être encore plus juste, elle a bien une utilité : nous faire entendre, pour la seule fois du film, la voix de Robert Redford en son in (et pas, comme au début, en voix off). L’espace, en droit illimité, est une prison de même que le désert peut en être une lorsqu’on est perdu sans eau. C’est un immense espace qui livre quiconque à la merci d’un hypothétique voyageur qui emprunterait la même route. Le monde extérieur ne disparaît donc pas du huis clos. Et même, au contraire, il ne cesse de se rappeler à notre bon souvenir pour qu’apparaisse progressivement une frontière là où il n’y avait apparemment que du vide. Par deux fois, donc, la dérive de Robert Redford croisera la voie de gigantesques porte-conteneurs, filmé comme des monstres marins d’un nouveau genre : des masses énormes, vues en contre-plongée, anonymes et comme dévitalisées (personne, à bord, pour voir un homme au loin ou des fusées dans le ciel). La radio non plus ne permet pas de reprendre contact avec du secours, quelque part : Robert Redford lance quatre fois un appel, mais sans recevoir de réponse. Elle finira par s’éteindre, définitivement inutile.

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Le dehors (le monde) n’est pas non plus dans un rapport d’indifférence avec le dedans. Une fois passé le saut dans le futur initial, le film recommence par le réveil de Redford, les pieds dans l’eau : son bateau vient d’être percuté par un conteneur à la dérive. Au milieu de l’océan Indien, le monde des hommes frappe à la porte et annonce la série des avaries futures. Et c’est bien le monde des hommes, aucun doute : le conteneur n’est pas rempli de denrées comme semble l’imaginer un instant Redford, mais de petites baskets neuves, bientôt elles aussi à la dérive au milieu de nulle part.

On a déjà dit ici que Gravity ratait toute portée vraiment métaphysique parce qu’il faisait trop de compromis : compromis lorsqu’il cède à l’« obligation » de caractériser ses personnages, compromis dans l’abandon de la technique du plan séquence (qui aurait pu permettre de faire du film une rupture formelle de bout en bout), compromis enfin dans l’accumulation incessante de catastrophes s’abattant sur Sandra Bullock. Sur ce dernier point pourtant, All is lost nous apprend qu’il faut revenir. Le personnage joué par Robert Redford affronte lui aussi des obstacles à répétition, sans pour autant que l’effet soit le même que chez Alfonso Cuarón. Sa coque s’abîme, il affronte une tempête et une fois rétabli une seconde tempête. Trois étapes, donc, formant un crescendo du danger qui pèse sur Robert Redford. D’où vient alors que cette accumulation est beaucoup moins gênante ? Sans doute de ce qu’on a souligné précédemment. Le personnage de Robert Redford puisque privé de toute identité antérieure, est uniquement constitué par sa présence, par son action et son attente. Rien d’autre ne vient interférer. Dès lors, puisqu’aucun enjeu autre que sa survie ne s’additionne (il n’a pas une famille de retrouver, rien à transmettre, ou du moins nous n’en savons rien) aux images que nous voyons, son parcours n’est plus celui de tel homme x pris dans la tempête, mais de l’homme face à la nature. Pas l’Homme au sens où il serait le représentant de l’espèce humaine ou l’incarnation de tous les comportements humains possibles. L’homme au sens où dans le combat qu’il a à mener, il n’a rien d’autre (et n’est rien d’autre) que lui-même pour lutter. Ce n’est pas un père, un amant, un héros, presque même pas un navigateur (1). C’est un homme mis sur un bateau, avec certes des compétences techniques, mais qui a davantage l’air d’un plaisancier (sa tenue comparable à celle de n’importe quel autre vacancier [mais est-il vacancier ?] y est pour beaucoup) que du commandant Cousteau.

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Le film devient passionnant pour ça : parce que le visage de Robert Redford est la seule matière à notre disposition. C’est par lui que tout passe. Il est plus que jamais possible de dire que le film repose sur lui, puisqu’aucune autre donnée ne vient s’ajouter et « parasiter »  ou enrichir la perception que nous avons de lui : nous ne le regardons que pour ce qu’il est à l’écran. Dès lors, All is lost atteint des questionnements métaphysiques beaucoup plus riches que Gravity. Il est même l’anti-Gravity si l’on considère la liberté qui est laissée au spectateur : il n’y a ici aucun symbole venant superposer sur l’écran d’autres images. Lorsque Sandra Bullock était portée par l’apesanteur, elle était explicitement filmée comme un fœtus. Sans cesse ouvert sur la Terre, le « huis clos spatial » s’ouvrait aussi par cet  autre côté : la convocation explicite d’autres niveaux de signification. J.C. Chandor s’éloigne au contraire de toute pesanteur de ce type. La mise en scène vise à la transparence, c’est-à-dire à la proximité avec le personnage. Il faut ici souligner le très beau travail du son : pas uniquement parce que la musique est beaucoup plus sobre que dans le film de Cuarón mais parce qu’il restitue les perceptions de Redford. Comme lui nous entendons le bruit faible de la radio laissée sur le pont, comme lui nous sommes violemment jetés du pont du bateau au milieu de l’océan. La tension n’a pas besoin d’artifices (musique, même si elle n’est pas absente) dans ce genre de films : les sons réels suffisent à tenir en haleine. Si les choix de mise en scène sont relativement discrets, le cinéaste ne s’interdit pas pour autant quelques beaux plans filmés depuis les profondeurs dans une contre-plongée radicale. Le personnage est visuellement à la surface entre deux gouffres : le ciel duquel tout peut arriver et l’abîme dans lequel il est si facile de sombrer. Deux gouffres qui sont aussi deux infinis et qui contribuent à l’émergence de questionnements fondamentaux sur le rapport de l’homme à la mort. Puisque le personnage est réduit sur l’écran à sa condition d’homme, les seuls futurs qu’on puisse lui envisager sont la vie et la mort. On ne saura jamais d’où il vient ni où il va. Il est seulement donné comme un vivant, donc comme un être face à sa fin possible (et de plus en plus proche).

Par deux fois, Robert Redford est filmé en contre-plongée, depuis l’intérieur du bateau lorsqu’il descend dans la cale. L’encadrement de l’escalier forme alors, autour de lui, un discret tombeau de bois. C’est (et encore, est-ce bien sûr) la seule évocation de la mort que J.C. Chandor s’autorise. La force du film est en effet que la mort rôde partout, mais sans être amenée ni par des paroles ni par aucune (autre) évocation visuelle. Même Robert Redford n’affiche pas de panique sur son visage. Ce n’est donc pas le huis clos qui s’ouvre sur des représentations/interrogations de/sur la mort mais le spectateur qui cherche sur les traits usés du personnage de Redford les traces de la mort. Et bien entendu, la beauté du film vient de sa sobriété : son visage affiche tout sauf la peur ou l’espérance. Non pas qu’il ne montre rien. Au contraire, il est comme celui de Clint Eastwood, parfaitement creusé par l’âge : on y lit l’effort et la douleur (Redford n’est jamais montré comme un héros, alors que Sandra Bullock était progressivement héroïsée). Mais pour tout le reste, il faudra chercher ailleurs et c’est le grand enseignement du film : il n’y a pas besoin de lever les yeux au ciel pour signifier que l’on croit, ni pleurer ou gémir pour montrer la peur de la mort. Le personnage de Redford n’est pas insensible à ce qui lui arrive. Seulement il est rendu à son statut d’homme, rien de plus. Il n’est pas personnage de cinéma, donc n’a aucune raison de se complaire dans des attitudes qui ne valent qu’en présence de spectateurs. C’est la grande différence d’avec Gravity qui n’était, au fond, que spectacle, alors qu’ici, J.C. Chandor atteint une vérité tout autre.

(1) : Le film s’embarrasse assez peu des aspects techniques qui pourraient trop vite nous conduire à y voir l’histoire d’un navigateur en danger, de même qu’il y a des cosmonautes en danger (Gravity) ou x autre corps de métier en danger.

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All is lost de J. C. Chandor. Scénario de J. C. Chandor. Directeurs de la photographie : Frank G. DeMarco et Peter Zuccarini. Ingénieur du son : Steve Boeddeker. Montage : Pete Beaudreau. Montage son : Richard Hymns. Assistants réalisateurs : Jose Jimenez et Cecilia de las Barreras.
Interprété par Robert Redford (Notre Homme).
Festival de Cannes 2013. Hors compétition.
États-Unis, 2013.

(17 janvier 2014)

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