Dix films de 2013

par Lamara Leprêtre-Habib

1. LA VIE D’ADELE,
d’Abdellatif Kechiche (France)adele

2. L’INCONNU DU LAC,
d’Alain Guiraudie (France)inconnu3

3. A TOUCH OF SIN,
de Jia Zhang-ke (Chine)

a touch of

4. Mud : Sur les rives du Mississippi, de Jeff Nichols (États-Unis)

5.Django unchained, de Quentin Tarantino (États-Unis)

6.Snowpiercer, le Transperceneige, de Bong Joon-ho (Corée du Sud, États-Unis)
Michael Kohlhaas, d’Arnaud des Pallières (France)

8.The Immigrant, de James Gray (États-Unis)
Inside Llewyn Davis, de Joel et Ethan Coen (États-Unis)

10. Grand Central, de Rebecca Zlotowski (France)
Le Temps de l’aventure, de Jérôme Bonnell (France) *

LE VISAGE DE 2013

Tirer la synthèse d’une année de cinéma est impossible, et d’autant plus pour 2013. Cette année encore le nombre de films a augmenté (plus d’une quarantaine de films par mois) et il est donc quasiment impossible de tout voir. Surtout, et c’est plus intéressant, beaucoup de films cette année ont cherché à tracer un sillon qui leur soit propre, rendant difficile toute tentative de regroupement en catégories distinctes.

Il est important de le souligner car c’est un vrai plaisir de voir des films qui osent et assument la radicalité. Pour qualifier l’année, on peut commencer par évoquer cette absence de nuance qui ne se situe pas du côté du manichéisme plat mais du côté de la passion. Le cinéma aime toujours filmer les sentiments, mais les bons films ont dépassé l’étude de leur naissance pour montrer jusqu’où ils pouvaient mener. Les derniers plans de L’Inconnu du lac et de Grand Central en sont les modèles. On retrouve dans les deux une sorte de rebondissement qui, annulant toute possibilité que la raison ait repris le dessus, confirme que dans l’intrigue les personnages ont décidé de tout miser, sans filet de sécurité. Dans L’Inconnu du lac, Frank (Pierre Deladonchamps) sait que Michel (Christophe Paou), de qui il s’éprend, a déjà tué. Il décide toutefois de courir le danger, jusqu’à ce qu’un deuxième meurtre le mette face à la réalité de la situation. Il fuit alors dans les bois, se cache. A la nuit tombée pourtant, et alors qu’il peut s’en sortir, sa voix brise le silence : il appelle « Michel ». Dès la rencontre de Karole (Léa Seydoux) et Gary (Tahar Rahim), dans Grand Central, les deux ouvriers du nucléaire savent que l’amour suit les mêmes lois que la radioactivité. Ils prennent pourtant le risque de l’irradiation, qui ne manque pas d’arriver : sept coups de sirène, annonçant une catastrophe nucléaire majeure, la possibilité d’une passion heureuse est évincée. Il faut tout sacrifier puisque le curseur est toujours poussé au maximum. Les personnages en sont d’ailleurs tout à fait conscients, à l’image de Liberace (joué par Michael Douglas dans Ma vie avec Liberace) qui dès sa rencontre avec Scott Thorson (Matt Damon) lui annonce ce qui arrivera ensuite : il veut être tout pour lui. L’histoire d’amour de La Vie d’Adèle est la plus bouleversante de l’année et décrit toute l’étendue du mouvement de la passion. La couleur bleue s’emparant progressivement du cadre accompagne le basculement d’un temps horizontal à un temps (symboliquement) vertical : l’introduction de la passion dans le quotidien ouvre des possibilités d’ascension et de chute des personnages qui sont celles qu’offre habituellement le cinéma d’action. Les personnages ne sont pas transformés par l’action qu’ils accomplissent mais par les sentiments qu’ils vivent. Ces films se déroulent donc dans des espaces assez clos puisque la démesure est intérieure (axe vertical) et non extérieure-spatiale (axe horizontal).

Puisque la passion est en soi du côté de l’excès, son pendant est la dépression, qui n’est jamais très loin. Dans Les Rencontres d’après minuit (ratage de cette fin d’année, mais pas inintéressant) par exemple, les personnages sont tellement gagnés par la mélancolie qu’ils n’arrivent même plus à jouir en groupe (alors que le groupe était déjà la dernière configuration où trouver du plaisir). Mais le pessimisme règne davantage encore sur La Vie d’Adèle dans lequel passion et destruction ne font qu’extérieurement l’objet d’un choix « raisonné » des personnages. A la différence de L’Inconnu du lac et Grand Central ou seuls les personnages décidaient de risquer la mort, les héroïnes du film d’A.Kechiche sont prises dans un ensemble encore plus puissant que celui des sentiments : un monde politique jusqu’au plus profond de l’intimité. Le film entremêlant la passion et le politique dresse un pont avec l’autre grande tendance du (bon) cinéma cette année : l’impossibilité de se couper de l’actualité du monde.

Que ce soit directement (A touch of sin) ou indirectement (Snowpiercer), les grands films restent ceux qui donnent un écho à la réalité du monde tel qu’il va (mal). Là aussi la radicalité a gouverné cette année. Dans A touch of sin, l’accumulation d’intrigues aboutissant à une même violence enlève toute forme d’optimisme quant au futur de la Chine. Le film ne tire pas une sonnette d’alarme, il annonce le chaos. Moins virulent, Snowpiercer montre tout de même qu’il est toujours possible, dans un monde globalisé et uniforme (l’humanité concentrée dans un train) de repartir à zéro au moyen d’une révolution violente. La radicalité de Jia Zhang-ke n’était pas pessimiste parce qu’elle était tendue vers un avenir déterminé (inévitablement la violence emportera un jour le système) et ne restait pas sans issue. Bong Joon-ho lui aussi anticipe sur un futur différent en montrant que le changement est possible. On n’attend plus le changement : on affirme qu’il arrivera et on l’anticipe. La même soif de renaissance a marqué aussi Gravity, fût-ce d’une façon infiniment moins subtile et plus classique.

Avec L’Inconnu du lac et Grand Central, on aimerait croire que deux tendances sont en train de naître dans le cinéma français. Le film d’Alain Guiraudie, comme essaye aussi de le faire Yann Gonzalez dans Les Rencontres d’après minuit, s’appuie sur un basculement hors du réalisme qui est totalement assumé. La forme du huis-clos et l’irruption d’un tueur au milieu des plages de nudistes homosexuels font quitter l’horizon narratif et spatial des films français moyens. Or la beauté de L’Inconnu du lac tient aussi au fait que par les contraintes strictes qu’il s’impose (unité d’espace et d’action) il est conduit à exploiter au maximum les ressources du cinéma (cadrage, éclairage, montage), donc à faire du vrai cinéma (c’est-à-dire autre chose qu’un roman filmé). Grand Central fait un pari différent, mais tout aussi intéressant : le film se construit sur une métaphore (amour = force nucléaire) qu’il explicite dès l’origine et qu’il ne cherche pas à dissimuler. Il s’évite ainsi le piège qui consisterait à chercher, tout le film durant, à établir cette métaphore en la justifiant logiquement. Au contraire, comme Alain Guiraudie, Rebecca Zlotowski se donne (et nous donne) d’emblée une règle sur laquelle il ne sera plus question de revenir et qui permet un travail approfondi, dans son cas, de construction des personnages.

A côté de ces tentatives pour passer outre les codes habituels et parvenir à des intrigues d’une autre envergure, les voies habituelles du cinéma français ont livré aussi de très beaux films : La Vie d’Adèle bien sûr, mais aussi Le Temps de l’aventure qui a ressuscité en cours d’année la grâce que mettait Truffaut dans la série des Antoine Doinel comme dans ses films sur l’amour. Emmanuelle Devos, qui a joué là l’un de ses meilleurs rôles (avec Sur mes lèvres d’Audiard), est à la fois un double comique du jeune Jean-Pierre Léaud (elle se cogne sur un poteau dans la rue, se retrouve à l’enterrement d’un inconnu) et une héroïne filmée avec la même douceur un peu mélancolique que Françoise Dorléac, Fanny Ardant ou Catherine Deneuve en leur temps.

L’année a aussi été marquée (je ne me rends pas bien compte si c’est plus ou moins que d’habitude) par la place et la confiance accordées aux acteurs. La Vie d’Adèle, Inside Llewyn Davis, The Immigrant et Michael Kohlhaas entre autres, sont portés par des interprètes sans qui le film, bien construit ou non, n’aurait rien été. Plus que jamais, une part importante du travail du metteur en scène réside dans le choix des acteurs et ces quelques films le montrent de façon éclatante. L’émotion ne peut pas naître sans qu’à un moment donné un visage en soit le fil conducteur. Je parlais de Truffaut. Elle s’en va et Les Beaux jours ne sont pas de grands films mais ils rappellent que ces deux actrices truffaldiennes  (Deneuve et Ardant) ont vieilli au cinéma sans perdre rien de leur talent, ni de leur capacité à se démarquer constamment de l’image qui leur est associée. Sans être à contre emploi, elles prennent ici un peu de distance par rapport à la gravité habituelle de leurs personnages sans que cela nuise à leur jeu.

Les films se concentrent sur les visages des acteurs, sur leurs corps aussi. Les Garçons et Guillaume, à table ! ou Les Rencontres d’après-minuit, qui sont loin d’être des grands films, donnent au corps la place qu’il perd trop souvent. Il en va de même avec Greta Gerwig dans Frances Ha (États-Unis) et encore plus visiblement avec La Vie d’Adèle, qui constitue le corps d’Adèle Exarchopoulos en objet d’observation. Un acteur comme Leonardo DiCaprio, vient d’ailleurs tout juste de révéler que l’étendue de son talent était aussi corporelle. Une séquence du Loup de Wall Street de Martin Scorsese (très grand film de la fin 2013-début 2014), en même temps qu’elle apprend quels sont les effets des médicaments périmés, vient en effet confirmer, alors que DiCaprio tourne depuis vingt ans (et pour de grands cinéastes), que lui aussi avait encore du talent caché.

***

Et pourquoi pas mentionner les pires films de 2013 : non pas les plus mauvais, ou les plus insignifiants, mais les plus « graves », c’est-à-dire ceux qui ont l’ambition de délivrer un discours et qui, ou bien trahissent leur cause, ou bien maltraitent le spectateur. Ce sont les films qui méritent un « malus »(voir The Bling Ring vs. Ma vie avec Liberace) parce que d’autres, sur le même terrain, ont réussi à faire mieux et ne se sont pas vautrés dans des travers évitables. Ce sont donc :
Le Passé d’Asghar Farhadi (France), Prisoners de Denis Villeneuve (Etats-Unis), Les Salauds de Claire Denis (France), The Bling Ring de Sofia Coppola (Etats-Unis), L’Ecume des jours de Michel Gondry (France) et Les Rencontres d’après minuit de Yann Gonzalez (France)

***

Vu après coup, mais qui aurait mérité une place dans le classement, le film de J. C. Chandor, All is lost.

* Le Loup de Wall Street – si jamais c’est le cas – figurera dans le top ten 2014 puisqu’il est sorti à la toute fin de l’année 2013.

(30 décembre 2013)

Publicités