Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne

par Lamara Leprêtre-Habib

 LE FILM FRANÇAIS ET LE RIRE

Sans titre 1

Le film de Guillaume Gallienne n’est certainement pas un grand film ; mais peut-être pas totalement vain pour autant. On a envie de lui faire crédit de ses quelques qualités plutôt que d’appuyer ses défauts, et d’abord parce qu’il a le mérite de retravailler une forme (ultra)classique dans le cinéma français. La comédie est probablement le premier ou deuxième genre le plus exploité dans le cinéma français, il est aussi le plus conventionnel sans doute. Les Garçons… ne marquera ni l’histoire ni l’esthétique du genre, mais à la manière de Camille redouble (2012, Lvovsky), il apporte un tant soit peu de nouveauté dans le répertoire des thèmes et des procédés de comédie.

Le film pourrait s’appeler, pour reprendre un titre d’Arnaud Desplechin, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle). Guillaume Gallienne s’y filme rejouant son adolescence et sa construction identitaire en même temps qu’il endosse le rôle de sa mère. Que le film soit plus ou moins autobiographique importe peu ; il n’est d’ailleurs pas le seul dans le paysage (en témoigne le récent Un château en Italie de Valeria Bruni-Tedeschi). Ce qui est assez inhabituel en revanche est de faire de l’incertitude de la sexualité un motif de comédie. Si le sexe est souvent l’un des rouages comiques, c’est en tant qu’il est un élément rattaché au couple (qui est lui-même un thème central) ou parce qu’il est l’enjeu souterrain des quiproquos: X tombe amoureux(se) de Y croyant qu’il s’agit de Z et à un moment ou à un autre le rapport sexuel entre dans la chaîne comique. Le sexe est donc un élément constitutif de la comédie lorsqu’il renvoie à des catégories fixes, à des typologies claires : pour que le spectateur rie, il est nécessaire qu’il ait affaire à du connu. Du moins c’est ce qu’on croyait.

Le cinéma comique français s’appuie en effet trop souvent sur l’idée erronée que le rire est d’abord un affect qui doit être agréable. On sert donc à longueur d’années des comédies proposant les mêmes schémas ultra classiques, donc très rassurants, où le spectateur rarement bousculé, sourit plus qu’il ne rit. Or si le rire est bien un affect rassurant il l’est indirectement. Il ne s’agit pas d’une réaction de satisfaction mais d’auto-protection face à la gêne. Bien entendu je n’invente rien et je ne fais que réciter mon Bergson appliqué. Ne pas le dire serait mentir alors au risque de paraître snob, je reprends une partie de ses analyses qui fonctionnent tout à fait pour le cinéma comique. Jamais les gens ne rient autant que lorsqu’ils sont dérangés : y a-t-il film meilleure comédie et film plus politique que Le Père Noël est une ordure ? Le Dîner de cons n’est-il pas, à bien y regarder, une analyse sans complaisance de la cruauté humaine ?

Loin de moi l’idée de dire que Les Garçons… est un film qui nous bouscule vraiment. Cependant, il faut lui reconnaître une vraie capacité à faire rire et il y a longtemps que je n’avais pas entendu une salle rire autant. Or il me semble incontestable que cela n’a pas complètement rien à avoir avec le propos du film. D’autres avant lui s’étaient risqués à faire de l’ambigüité sexuelle un franc sujet de comédie, loin de la pesanteur (mais aussi de la finesse reconnaissons-le) d’un cinéma plus dramatique. Chouchou, qui mettait en scène un travesti joué par Gad Elmaleh, avait été l’un des plus gros succès de 2003. Mais le problème de ce film, comme de celui de Gallienne, est qu’ils n’atteignent jamais le stade où subsisterait quelque chose après le rire.

Le film de Guillaume Gallienne n’est pourtant pas à détruire parce que si son dispositif ne cherche jamais à susciter une réflexion qui résiste au rire, celle-ci est pourtant bien là. L’idée assez géniale d’incarner à la fois le fils et la mère renvoie à quelques comédies de ces dernières années qui assument la mise en scène tout à fait littérale d’idées théoriques. Dans Camille redouble, la mélancolie conduisait Noémie Lvovsky à revenir à ses 16 ans pour revivre la naissance de son premier amour. Dans Main dans la main, Jérémie Elkaïm et Valérie Lemercier devenaient physiquement inséparables en tombant amoureux. Le récent Grand central de Rebecca Zlotowksi, dans un tout autre genre, assumait lui aussi son origine schématique et presque mathématique : le coup de foudre comme décharge électrique. Ici, donc, Œdipe passe à table et Guillaume Gallienne met les pieds dans le plat. La mère cherche à modeler son fils à son image, le fils s’identifie un peu trop à sa mère. Qu’à cela ne tienne : l’un et l’autre s’incarneront dans un seul corps. Le cinéma français ne s’embarrasse plus du passage du réalisme à l’artifice et il faut s’en réjouir quand on voit les possibilités qui s’offraient à Les Garçons… Il est loin de les saisir toutes et se contente trop souvent d’un humour potache (la séquence en Bavière, entre autres) et de ficelles assez grosses pour donner un semblant de linéarité à une accumulation de sketches. Au niveau visuel, il n’y a rien de bien intéressant à dire. Le film, donc, vaut moins par ce qu’il affiche fièrement et le cahier des charges assez restreint qu’il se donne que par ce qui se déroule vraiment dans la salle : il y a le rire mais pas que.

On sort frustré de ce que jamais le film n’ait cherché à dépasser le rire qui s’éteint rapidement ; frustré qu’il n’ait pas fait de son dispositif de jeu (véritable mine d’or) l’instrument d’une ambition plus grande ; mais pas en colère parce que le film n’est jamais ni racoleur, ni aguicheur puisqu’il n’a pas de grande ambition. Pour faire un grand écart, il est la version évoluée de l’échec de Gravity. Pour mémoire : Gravity était construit lui aussi sur un dispositif en or (une caméra libérée de la gravité et de la grammaire cinématographique classique, la meilleure 3D de la décennie). Le film était pourtant vide de scénario alors qu’il se présentait comme le nouveau 2001. Dans Les Garçons…, au contraire, le dispositif est aussi passionnant que le sujet du film (apprendre à assumer son hétérosexualité). Mais comme dans Gravity il manque ici le supplément d’âme qui en fasse une comédie tout à fait aboutie.

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Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne. Scénario de Guillaume Gallienne. Photographie de Glynn Speeckaert. Son de Marc-Antoine Beldent. Montage de Sylvie Olivé. Produit par Don’t Be Shy Productions, France 3, Gaumont, LGM Productions, Rectangle Productions et uFilm.
Interprété par Guillaume Gallienne (Guillaume / sa mère), André Macon (le père), François Fabian (Babou) et Nanou Garcia (Paqui).
Sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2013.
France. 2013.

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