Problématique du spectateur (Sueurs froides, d’Alfred Hitchcock)

par Lamara Leprêtre-Habib

PROBLÉMATIQUE DU SPECTATEUR

L’ouverture de Vertigo d’Alfred Hitchcock est la meilleure introduction au questionnement sur la place du spectateur.

1Le film raconte dans ses grandes lignes la fascination d’un homme pour une femme et ses conséquences. John Ferguson, surnommé Scottie, (James Stewart), policier sur la touche, est chargé de suivre Madeleine, la femme d’un de ses amis, prétendument habitée par une de ses ancêtres. Il la surveille jusqu’à ce qu’en trompant sa vigilance elle 3parvienne à se suicider. Mais bientôt elle semble revenue d’entre les morts en la personne de Judy, une jeune femme qui lui ressemble à s’y méprendre. La fin du film apprendra qu’il n’y a depuis le début qu’une seule femme. Judy est en fait la maîtresse de l’ami de Scottie et le couple adultère cherche à se 2débarrasser de la femme légitime. Scottie, n’ayant jamais vu Madeleine, croit la voir lorsqu’il rencontre en fait Judy… qui le mène à la baguette jusqu’au meurtre de la vraie Madeleine (l’épouse jetée du haut d’un clocher) qu’il croit être un suicide (prise de démence, elle se serait jetée volontairement).

4La clé de voûte du film réside dans le vertige du héros. Ne pouvant gravir un escalier pentu, il ne monte pas dans le clocher donc ne verra jamais que la morte en a été jetée. Croyant la voir ressuscitée quelques semaines plus tard, il ne comprendra pas qu’il a affaire depuis le départ à une comédienne et 5qu’il n’a en fait jamais vu la vraie Madeleine. Ces quelques phrases résument assez mal l’intrigue mais font j’espère ressortir le cœur du film : ou comment un homme, alors qu’il croit être agissant (enquêteur) face à une femme passive (possédée par une autre), est en fait spectateur d’une machination qu’il ignore (Judy 6lui joue une comédie très sophistiquée). Ce qui permet que Scottie soit trompé de la sorte est le mal qui l’habite. La définition de base du vertige recoupe d’une certaine manière celle du cinéma : la perception erronée du mouvement de corps en réalité immobiles. Le mal qui guette 7le cinéma est le vertige. Que les premiers spectateurs de film aient été effrayés face à l’écran relève de quelque chose comme le vertige. Ils ont soudain cru que le champ était continu entre l’intérieur du cadre (film) et l’extérieur (salle), donc qu’ils pourraient être atteints, frappés, par les objets qu’ils voyaient. Que Scottie soit souffrant avant  même d’entrer dans le cinéma géant que lui propose Madeleine enrichit l’analyse. Pour parler du cinéma, il ne faut pas seulement parler des films. C’est ce que la séquence d’ouverture raconte finalement.

Le générique est confié par Alfred Hitchcock à Saul Bass. Il s’agit de leur première collaboration (suivront La Mort aux trousses et Psychose). L’ouverture compte 3 plans différents :
– le panneau d’ouverture de la Paramount
– le visage de Kim Novak avec
– un ballet de spirales dessinées par Saul Bass et qui est de loin le morceau le plus intéressant.
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Tout commence vraiment, après le panneau de la Paramount, par de très gros plans sur le visage de la future Madeleine/Judy : bouche, yeux, œil droit. C’est sur le plan de l’œil que l’analyse peut débuter. Un filtre rouge teinte l’œil d’abord filmé en couleurs naturelles. Il semble se couvrir de sang au moment où apparaît du fond de la pupille le titre : « Vertigo ». Il s’approche de plus en plus du cadre jusqu’à disparaître au-dessus. Sort alors de la pupille une spirale qui vient, elle aussi, vers nous. La fascination et l’illusion viennent donc du visage de la femme semble-t-il. Le mal est dans on œil. La spirale, symbole d’envoûtement, grossit de plus en plus. Son cœur s’approche dangereusement du cadre et les lignes les plus éloignées de ce cœur disparaissent même dans le hors-champ. Il semble évident que la caméra (en tout cas le cadre) va y plonger, être aspirée par ce qui sort de l’œil.

9C’est au moment le plus critique, pourtant, que le mouvement d’approche du fond du champ vers le premier plan s’interrompt. La spirale continue de tourner et de chercher à envoûter, mais elle ne nous avalera pas. L’illusion ne pourra donc pas venir seulement de l’écran et de ce qui vient vers nous. Les 10spirales se succèdent les unes aux autres avec des couleurs différentes et des formes plus ou moins complexes. Et Scottie lui aussi aura affaire à une femme à plusieurs apparences : blonde puis brune, chic puis urbaine. Sur les écrans de cinéma, les acteurs, les intrigues, les décors changent en permanence, mais c’est le même effet qui est produit par les différentes formes, les différents genres : l’illusion.

11Si, donc, une équivalence est posée entre le spectateur de cinéma et Scottie et si la condition qui transforme Scottie en spectateur est le vertige, il nous faut comprendre que le cinéma, qui est une technique, ne crée par l’illusion à lui seul. Il est bien évident, pour commencer, que le cinéma a besoin 12de spectateurs. Mais puisqu’il est un art de l’œil, qui ne nécessite aucun apprentissage préalable (à la différence de la littérature qui suppose que nous sachions lire), pourquoi ne fonctionnerait-il pas sur les bêtes ? Il paraît que certains abattoirs passent Mozart aux bétails avant de les découper, que leur 13viande s’en trouve améliorée. Que se passerait-il si nous leur montrions des films d’Hitchcock ? Rien si l’on en croit le générique de Vertigo. Pour que l’illusion fonctionne, il faut des courbes qui nous charment et qui cherchent à nous endormir. Mais pour créer le vertige, il faut plus que cela : quelqu’un 14 aqui se plonge en elles. Nous attendons que les spirales avalent l’écran (avalent notre œil) mais elles s’y refusent. Pour être pris par la spirale, il faudra que nous allions la chercher. L’ouverture de Vertigo nous signale la nature du danger qui guette Scottie : un spectacle pur, projeté par l’œil de la femme. Il nous 15 ainforme aussi que ce seul spectacle ne suffit pas : il faut aussi un Scottie qui se jette dans les images qu’on lui projette. C’est-à-dire un Scottie qui donne autant qu’il reçoit.

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La condition du spectateur telle que présentée par Hitchcock et Bass est bien celle-ci : un être transporté n’importe où, mais qui conduit toujours la voiture qui l’emmène (1). La vraie question qu’annonce le générique de Saul Bass et que développe ensuite le film pendant deux heures n’est donc pas celle de l’habileté de Kim Novak à inventer tout un labyrinthe dans lequel se déplacer, mais celle de la naïveté de Scottie. Tout n’est possible que parce que l’illusion se nourrit de son vertige. Et pour le spectateur de cinéma, l’illusion n’est rendue possible que par ce qu’il donne au film. A la fin du générique, les spirales se retirent et reparaît l’œil qui n’a pas bougé : il est toujours face à nous en très gros plan, impassible. Il nous rappelle qu’il n’a rien fait d’autre que projeter de la matière à illusion (les spirales) et que le reste est venu de nous. Si nous nous sommes pris à son jeu, il a fallu que nous plongions.

La très grande force du film, qui est sans doute le meilleur questionnement sur ce qu’est le cinéma et sur sa puissance, est de ne jamais oublier de montrer le spectateur. Hitchcock, en le représentant comme un malade, rappelle que les cinéastes ont à traiter les spectateurs comme des patients d’un genre particulier : à la différence du Scottie de Vertigo, en effet, nous ne guérissons jamais vraiment du plaisir de l’artifice. Très littéralement, nous continuons de nous donner aux films.

(1) Scottie passe son temps à être baladé par la fausse Madeleine à travers tout San Francisco (magasin de fleurs, hôtel étrange, forêt, Museum, et bien sûr Golden Gate Bridge). Ces déplacements sont rendus possibles par la voiture qu’il conduit plusieurs fois dans le film.

17Sueurs froides (Vertigo). Réalisé par Alfred Hitchcock. Scénario de Alec Coppel et Samuel Taylor d’après D’entre les morts de Boileau et Narcejac. Photographie de Robert Burks. Son de Harold Lewis et Winston Leverett. Musique de Bernard Herrmann. Décors de Sam Comer et Franck McKelvy. Costumes d’Edith Head. Montage de George Tomasini. Produit par Paramount Pictures (Herbert Coleman) et Alfred J.Hitchcok Productions, Inc. Format: 1,50:1 (VistaVision – Technicolor).
Avec : James Stewart (Scottie :, John Ferguson), Kim Novak (Madeleine Elster, Judy Barton), Barbara Bel Geddes (Marjorie Wood) et Tom Helmore (Gavin Elster).
États-Unis. 1958.

(11 novembre 2013)

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