Mud, de Jeff Nichols

par Lamara Leprêtre-Habib

LES CROYANCES JUVENILES OU L’EVIDENCE AMERICAINE
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J’ai écrit quelque chose sur une certaine pureté qu’on trouve dans Un frisson dans la nuit (Play Misty for me). On retrouve dans Mud de Jeff Nichols, et quoique les deux films soient très différents, quelque chose de cette pureté typiquement américaine. Elle ne vient pas d’une simplicité des personnages qui sont bien plus denses ici – ne serait-ce que parce qu’ils ont une histoire propre. Dans Mud la pureté a à voir avec l’évidence : évidence du chemin régulier des enfants (Tye Sheridan et Jacob Lofland) vers l’île où se cache Mud (Matthew McConaughey), évidence de l’attachement d’Ellis à Mud, évidence des « croyances » d’Ellis – l’amour surtout. Et tout cela prend son sens au regard de la fin du film.

Dans l’avant-dernière séquence, Ellis, qui a déménagé en ville, regarde deux jeunes filles qui passent dans la rue et lui font un signe de tête. Il leur répond avec un sourire qui inscrit sur son visage le retour de la croyance (en l’amour) ébranlée précédemment (par les parents mariés certes, mais qui ne s’aiment plus ; May Pearl (Bonnie Sturdivant), la lycéenne qui lui fait croire qu’elle a des sentiments ; Juniper (Reese Witherspoon), l’amie de Mud qui l’aime moins que Mud ne l’aime). Le film fait le chemin inverse de certains autres qui se servent d’un parcours pour légitimer le passage d’une opinion à une autre. Ici, on aurait pu avoir un chemin vers le cynisme amoureux. Au contraire, le parcours ne sert qu’à faire revenir en dernière instance le terme déjà là. C’est donc aussi un grand film d’enfance en ce sens que les évidences de l’enfance et de ses croyances ne disparaissent pas : elles ne sont pas détruites ni légitimées, mais de nouveau présentées (après avoir été mises en doute) avec évidence. C’est donc un film initiatique plus qu’un film d’éducation dans la mesure où le personnage de l’enfant n’apprend rien (ou plutôt l’intérêt n’est pas pour l’apprentissage éventuel qu’il fait).

Malgré les épreuves, les personnages ne dévient pas de leur ligne (ni Mud, ni Ellis) tout comme Clint Eastwood ne déviait pas de son amour initial (que le film réalisait finalement) dans Un frisson dans la nuit. Le happy end américain (1) est dépassé dans les deux films parce que l’action n’étant pas le thème principal du film, le climax (2) précédant le happy end n’a pas le pouvoir de concentrer toute l’attention du film. Puisque les sujets apparemment traités ne sont que des masques pour des réflexions souterraines, d’une certaine façon la fin était déjà dans le commencement et cette happy end n’est heureuse que dans la mesure où elle voit revenir des motifs déjà là. C’est une confirmation plus qu’une surprise et c’est en ce sens précisément qu’il y a un sentiment d’évidence. L’évidence est bien en effet ce qui, après épreuve, cesse d’être ébranlable. L’épreuve — le film — est dès lors le passage nécessaire non pas pour faire naître l’idée mais pour que celle-ci se pare du halo que constitue l’évidence.

Le dispositif mis en place dans Mud est finalement exemplaire de ce type de cinéma. Le film suit les chemins, les allées et venues des deux adolescents de façon assez scrupuleuse (chaque parcours en bateau à moteur est filmé) de sorte que les séquences sur le « continent » et celles sur l’île de Mud se répondent de façon régulière. Il n’y a plus un seul monde mais deux espaces qui alternent, ou plutôt un espace de la pureté – l’île – et celui de la désillusion – la terre – en dialogue. La dualité des espaces est le reflet d’une dualité au cœur même du propos du film : la confrontation permanente entre l’idée pure et l’idée gâtée.

Les cas d’amours contrariées se succèdent tout comme la folie de l’auditrice chez Clint Eastwood ne pouvait que se répéter et s’amplifier, jusqu’à ce que le cinéaste décide d’un fin mot. Le fait que le spectateur puisse sentir qu’il y a quelque chose de quasiment mécanique dans le retour des obstacles fait donc partie intégrante du processus que ces films mettent en place. C’est le prix qu’il faut payer pour qu’en dernière instance triomphe plus qu’une idée (foi en un vrai amour) : une évidence.

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(1) : l’une des « figures récurrentes qui permettent de dégager des constantes du discours hollywoodien », (J.Nacache, Le Film hollywoodien classique).
(2) : climax : « le moment où, vers la fin du film, l’émotion du spectateur est censée atteindre son point culminant grâce à une action particulièrement intense par laquelle la résolution sera consommée » (P.Jenn, Techniques du scénario).

Mud, sur les rives du Mississippi de Jeff Nichols. Scénario de Jeff Nichols. Photographie de Adam Stone. Son de Ethan Andrus. Montage de Julie Monroe. Musique de David Wingo. Produit par Everest Entertainment et FilmNation Entertainment. Couleur. 2.35 :1.
Avec Matthew McConaughey (Mud),  Tye Sheridan (Ellis), Neckbone (Jacob Lofland), Reese Witherspoon (Juniper), Bonnie Sturdivant (May Pearl) et Sam Shepard (Tom Blankenship).
Sélection officielle – Festival de Cannes 2012.
États-Unis. 2013.

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