Prisoners, de Denis Villeneuve & Le Passé, d’Asghar Farhadi

par Lamara Leprêtre-Habib

L’ART DE LA MYSTIFICATION

Le nouveau film de Denis Villeneuve pose le même problème que Le Passé d’Asghar Farhadi. Les deux films semblent construits autour d’un questionnement moral qui serait leur cœur voilé à découvrir progressivement. Pendant deux heures, ici, Keller Dover (Hugh Jackman), père d’une fillette disparue, concentre toute l’attention et éclipse l’inspecteur de policier chargé de l’enquête (Jake Gyllenhaal). Ce père retient en effet prisonnier celui qu’il croit être le ravisseur de sa fille (Paul Dano). Ce second niveau de captivité est le plus intéressant car bientôt il devient évident que les deux fillettes sont mortes et le point aveugle vers lequel le film se dirige lentement est celui d’une remise en cause de nos certitudes morales. Le spectateur attend qu’on découvre enfin que le criminel n’est pas celui que le père détient, que l’innocent meure éventuellement, pour qu’enfin ce père de famille soit mis face au mal qui plane autant autour de lui qu’en lui. Le terrain est d’ailleurs tout à fait préparé : de longues séquences nous montrent en effet les allées et venues d’Hugh Jackman, seul ou avec le père de l’autre fillette (Terrence Howard), bientôt rejoint par sa femme (Viola Davis) dans la seconde moitié du film. De sorte que progressivement, cette sous-intrigue (le châtiment du faux coupable) dans l’intrigue (la disparition des fillettes) prend toute la place : le nombre de personnages impliqués augmente, la maltraitance infligée au suspect s’accentue, la possibilité de la culpabilité de celui-ci s’estompe de plus en plus.

Or par un jeu d’esquive malhabile, dans une dernière demi-heure assez lente, Denis Villeneuve évince totalement ce qui aurait pu élever ce thriller au-dessus de son identité générique, c’est-à-dire embrasser à bras le corps la question de la violence infligée au faux coupable. Le film remplit toutes les cases du genre mais ne se démarque finalement pas durablement du chemin tout tracé. Le Passé fonctionnait de la même façon et symptomatiquement sa dernière demi-heure était elle aussi particulièrement laborieuse. La responsabilité du suicide d’une femme circulait de personnage en personnage sans jamais se poser durablement sur aucun d’eux. Et dès lors, la question de savoir comment vivre en ayant commis une faute, question sans cesse agitée comme un chiffon rouge, était finalement éludée dans un final particulièrement décevant, la faute restant suspendue sur le visage de la suicidée elle-même.

Prisoners
Le passé

« —Comment filmer un personnage coupable ? —En ne le filmant pas ! » semblent répondre Denis Villeneuve et Asghar Farhadi. La culpabilité n’est donc jamais vraiment consistante : dans Le Passé, les personnages pensent à tort être coupables mais ne le sont que pour quelques minutes, comme dans un jeu de chaises musicales. Dans Prisoners, la chose est encore plus retorse, et si l’on veut charger Denis Villeneuve, plus malsaine. Hugh Jackman est coupable du mal qu’il perpétue au mauvais suspect. Soit. La fin du film et la découverte du vrai coupable devraient donc logiquement se solder par la confrontation du personnage avec sa morale (religieuse et existentielle). Asghar Farhadi avait « l’honnêteté » de faire disparaître le sujet du film par un tour de magie (de faute, soudain, il n’y avait plus, et une larme venait gracier tous les suspects). Ici, le dernier quart d’heure réalise le tour de force d’à la fois légitimer le désir du spectateur (le suspect est innocent donc nous avions raison d’attendre (2h30 !) un questionnement moral) pour mieux, cependant, l’étouffer dans l’œuf : Hugh Jackman est soustrait à notre regard pour être à son tour fait prisonnier. La « serial killeuse » qui agit depuis le départ l’a capturé dans ses griffes. Denis Villeneuve ne s’arrête pas là : non seulement le visage d’Hugh Jackman qui nous intéressait (le personnage comme bourreau) est dissimulé, mais le dernier plan le transforme définitivement en victime : il est sous terre obliger de siffler pour se faire entendre. Jack Gyllenhaal, à la surface, semble l’entendre. Noir. Générique. On ne saura jamais s’il sort de son trou. Ce « silence » visuel est d’autant plus étonnant que le cinéaste n’avait pas hésité, d’abord, à nous montrer d’abord les images les plus difficilement regardables : le visage de l’innocent battu pendant une semaine.

Le Passé et Prisoners mettent donc en œuvre un art de la disparition des moins subtiles. D’Hitchcock ils semblent ne rien avoir retenu. Ici il n’est jamais question de « Mac Guffin » (1). Au contraire, les films plongent la tête la première sur le chiffon rouge qui fait office de fil conducteur : des fillettes disparues, une femme suicidée. Choisissant de ne pas s’abstraire de leur argument originel, ils jouent à l’éloigner le temps d’agiter d’autres chiffons (au premier rang desquels l’interrogation morale) mais en ne s’intéressant finalement qu’au moins pertinent, à savoir la trivialité de l’enquête. Ils jouent à nous distraire sans actualiser ce principe de base qu’avait compris Hitchcock : le spectateur se fiche des données techniques de l’intrigue, tout ce qui compte, ce sont les questionnements/enjeux dont elle est le prétexte. Dans La Mort aux trousses, on se moque de savoir ce que contiennent les microfilms justifiant pourtant toute l’intrigue. Mais les déboires sentimentaux de Cary Grant nous passionnent en revanche.

Il n’est pas question pour moi de dire que dans tous les films une intrigue-prétexte justifierait uniquement des développements métaphysiques (et d’ailleurs chez Hitchcock il n’est pas question de cela) : de très bons films se contentent d’une intrigue haletante et parfaitement menée. Mais A.Farhadi et D.Villeneuve font reposer 80% de l’intérêt du spectateur sur un « suspense moral » qui nous tient en haleine. Or, à la fin du film, que reste-t-il ? Seulement l’intrigue principale (le chiffon rouge) qui ne nous intéresse plus vraiment ; la dimension morale (le chiffon blanc) est jetée à la corbeille avant d’avoir fait l’objet du moindre développement. Il ne reste donc pas grand chose des dénouements des deux films. Leur absence de consistance explique qu’ils partagent un même motif secret : la figure de la répétition (2). Leur structure narrative pourrait se répéter en boucle, sans fin, puisque le film fuit ce vers quoi il tend aussi naturellement mais à quoi il refuse de se confronter. C’est un jeu du chat et de la souris. Mais le chat se révèle être un serpent ; et le serpent se mord la queue.

(On se reportera avec profit au film de David Cronenberg A History of violence qui à partir d’un sujet moins tapageur que le kidnapping, un braquage « ordinaire », offrait une réflexion morale consistante, donc dérangeante. Dans le film de Denis Villeneuve, on n’est jamais vraiment dérangé moralement: la violence dérange physiquement (les boursouflures du visage de l’innocent sont difficilement regardables) plus qu’intellectuellement.)
Prisoners

***

 (1) Le « Mac Guffin », outil conceptualisé par Alfred Hitchcock est décrit de la meilleure façon par le cinéaste lui-même : Deux voyageurs se trouvent dans un train allant de Londres à Edimbourg. L’un dit à l’autre : « – Excusez-moi, monsieur, mais qu’est-ce que ce paquet à l’aspect bizarre que vous avez placé dans le filet au-dessus de votre tête ? — Ah ça, c’est un MacGuffin. — Qu’est-ce que c’est un MacGuffin ? — Eh bien c’est un appareil pour attraper les lions dans les montagnes d’Écosse. – Mais il n’y a pas de lions dans les montagnes d’Écosse. — Dans ce cas, ce n’est pas un MacGuffin ». Autrement dit, le « Mac Guffin » est le prétexte du film, qui n’intéresse pas fondamentalement le spectateur et qui peut donc être incohérent ou vide (La Mort aux trousses). Le film raté est celui où le spectateur, comme ce voyageur anglais, se met à traquer des détails sans intérêt parce que ce qui devrait retenir son attention ne fonctionne pas.

(2) Dans Le Passé, la faute va de la fille au beau-père, du beau-père à la mère, de la mère à l’employée du pressing avant de finir concentrée dans une goutte sur la joue de la suicidée à l’hôpital. Dans Prisoners, deux fillettes sont enfermées, puis le père enferme un suspect avant d’être finalement enfermé lui aussi.

Prisoners de Denis Villeneuve. Scénario d’Aaron Guzilowski. Photo de Roger A. Deakins. Montage de Joel Cox et Gary Roach. Costumes de Renée April. Musique de Jóhann Jóhannsson. Produit par 8 :38 Productions, Alcon Entertainment et Madhouse Entertainment. 2.35:1
Avec Hugh Jackman (Keller Dover), Jake Gyllenhaal (l’inspecteur Loki), Maria Bello (Grace Dover), Terrence Howard (Franklin Birch), Viola Davis (Nancy Birch) et Paul Dano (Alex Jones).
États-Unis. 2013.

Le Passé d’Asghar Farhadi. Scénario d’Asghar Farhadi. Photo de Mahmoud Kalari.  Musique de Evgueni Galperine et Youli Galperine. Montage de Juliette Welfling. Décors de Claude Lenoir. Produit par Alexandre Mallet-Guy et Alexa Rivero (Memento Films Production). 1.85 :1
Avec Bérénice Bejo (Marie), Tahar Rahim (Samir), Ali Mosaffa (Ahmad), Pauline Burlet (Lucie) et Sabrina Ouazani (Naïma)
En compétition au Festival de Cannes 2013.
France. 2013.

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