Ma vie avec Liberace, de Steven Soderbergh & The Bling ring, de Sofia Coppola

par Lamara Leprêtre-Habib

FILMER LE SPECTACLE

On ne peut pas voir Ma vie avec Liberace sans penser au dernier film de Sofia Coppola The Bling ring.

Il fut un temps où Jean-Luc Godard adressait des « bonus » et des « malus » aux films (1). Plutôt que de critiquer sèchement, il inventait une méthode de commentaire du cinéma à partir de la matière du cinéma. Ou plutôt ne reprenait-il pas là un mouvement naturel de notre esprit/œil de spectateur qui vagabonde entre les plans, les séquences et les films ? Ce même mouvement qui était déjà à l’œuvre lorsqu’André Bazin (2) opposait sur un point précis (comment filmer des scènes impossibles à parfaitement chorégraphier, notamment celles avec des animaux) les films de Charles Chaplin (Le Cirque), Robert Flaherty (Nanouk l’esquimau, Man of Aran) et Albert Lamorisse (Crin blanc, Le Ballon rouge) à celui de Jean Tourane, Une fée… pas comme les autres. Les premiers filmaient sans montage le spectaculaire quand le dernier le créait tout à fait abstraitement en juxtaposant des plans. En finissant par énoncer une loi fameuse : « Quand l’essentiel d’un événement est dépendant d’une présence simultanée de deux ou plusieurs facteurs de l’action, le montage est interdit. », André Bazin attribuait déjà une sorte de « malus » au film de Jean Tourane abusant du montage.

En opposant à une séquence une autre séquence, Bazin, Godard et nous tous répondons à la sensation que quelque chose ne « va pas », une sensation éprouvée régulièrement au cinéma. Mais sans le talent de cinéaste et/ou sans la mémoire suffisante, le spectateur est condamné à éprouver une sorte de malaise tant qu’aucun film ne sera venu substituer au « malus » évident d’autres images, plus justes. Parfois même, le spectateur se rendra compte après coup seulement que l’image juste discrédite toute une série de représentations précédentes (et c’est ainsi que certains films qui nous bouleversent donnent l’impression que rien n’a été filmé correctement avant eux (3)). Le plaisir est donc immense lorsqu’à quelques mois d’écart un film qui nous mettait dans l’embarras est rattrapé par un film qui nous sort de l’embarras. Ou comment Ma vie avec Liberace corrige – reprend la copie de / donne sa claque à – The Bling ring. Steven Soderbergh finit sa carrière en répondant à la question que Sofia Coppola cherche à éviter : Comment filmer (c’est-à-dire rendre spectaculaire) ce qui est déjà spectacle ?

Plutôt que d’apporter une réponse, fût-elle maladroite et critiquable (tout n’est pas réussi dans Liberace), ou même d’énoncer sa difficulté en se confrontant au problème, Sofia Coppola choisit la fuite. Ou plutôt l’esquive : elle reproduit dans The Bling ring le même procédé que dans Marie-Antoinette qui, ici systématisé, n’a rien de satisfaisant. Plutôt que de transformer le spectacle en matière filmique, elle pose une équivalence entre son film et son sujet. A l’excès et au faste de la vie versaillaise, elle (ne) répond (pas) par une imagerie dégoulinante. A la fascination qu’exerce le spectacle (show-business) sur des adolescents américains elle (ne) répond (pas) par une même mise en scène faite d’accumulation jusqu’à écœurement de plans de la garde robe de Paris Hilton ou de photos des top model à la mode. Sofia Coppola ne filme pas le spectacle mais enfume le spectateur en lui opposant un autre spectacle qui n’est qu’un équivalent du premier. Elle ne transforme rien. On ne peut même pas dire qu’elle fasse du spectacle un super-spectacle puisqu’elle n’ajoute rien à la réalité qu’elle évoque. La preuve en est que le spectateur et le personnage du film sont constamment propulsés dans des situations équivalentes : le défilé sur l’écran des images des starlettes américaines nous met dans la même position que les adolescents fashion-addict devant les écrans de leurs ordinateurs ou téléphones*. Déjà dans Marie-Antoinette, le fil narratif s’interrompait parfois au milieu d’une séquence pour nous livrer le même genre de défilé visuel proche du clip : une succession rapide de plans de chaussures, de vêtements ou de pâtisseries*.Behind the Candelabra (S.Soderbergh, 2013)

En décidant de consacrer un film à Liberace, pianiste de music-hall américain des années 1950-70, Steven Soderbergh n’a pas pu échapper à la même question que Coppola. Mais sa mise en scène à lui répond à la question. Son film aurait aussi bien pu tomber dans les travers de l’explosion visuelle permanente et on n’ose imaginer comment Sofia Coppola aurait filmé la même histoire. Au contraire, S.Soderbergh choisit une mise en scène classique, à l’américaine, où la caméra cherche à s’effacer pour laisser la place aux personnages filmés. Ici, en l’occurrence les personnages ramènent le spectateur à l’exubérance et à la démesure, mais cette dernière ne vient que d’eux, et pas d’une main étrangère (celle du cinéaste) fascinée et presque hypnotisée par son sujet. Autrement dit le film n’est absolument pas sobre visuellement mais ce n’est pas le cadrage qui fait le spectacle : ce qu’il y a face à la caméra suffit amplement. Là où Sofia Coppola, en ajoutant du spectacle au spectacle, perd son sujet et installe un vide paradoxal entre la caméra et son objet, Steven Soderbergh au contraire, en refusant tout excès technique permet à l’objet filmé de venir jusqu’à la caméra et de nous atteindre. Les deux films de S.Coppola cités ici sont symptomatiques d’une certaine façon d’envisager le cinéma, non pas comme un art de la narration mais comme un art de la monstration : il ne s’agit plus de regarder une histoire mais de regarder une histoire racontée par untel ou unetelle. Visuellement, c’est comme s’il fallait que le spectateur sente qu’il est face à un film de Sofia Coppola. Face à cela demeure une transparence classique qui a dès l’origine défini le cinéma américain.

En adressant lui aussi des sortes de « bonus » et de « malus », André Bazin ne condamnait pas catégoriquement un type de cinéma à mort (quoique le titre de son article soit très péremptoire) mais cherchait à valoriser une manière de restituer le réel et de lui permettre d’atteindre sa « plénitude » plus efficace qu’une autre. Il ne posait pas directement la question de la représentation du spectaculaire. Pour autant il s’agissait déjà de cela et en condamnant un certain usage de la technique il ne s’agissait que de laisser au spectacle de l’espace pour parvenir jusqu’à nous. Liberace, la garde-robe de Paris Hilton et les animaux au cinéma ont ceci en commun qu’ils constituent pour le regard un spectacle avant même que le cinéma ne les constitue en spectacles. Si bien entendu chacun sera libre de déterminer quels sont le sens et le rôle du cinéma, je crois que dans ce cas précis, lorsqu’il s’agit de filmer le spectacle, le cinéma ne doit pas se fixer comme objet de produire un spectacle « au carré » ou un super-spectacle mais plutôt de faire fondre l’artifice et de donner accès à ce qu’il y a d’humain derrière la féérie. En cela le cinéma fonde sa nécessité par rapport à ce qu’il filme en ne cherchant pas à en reproduire les mécanismes d’attraction. Au spectacle, le public est hypnotisé. Filmer le spectacle pourrait alors se révéler, tout en ne passant pas totalement du côté des coulisses (4), être la clé pour retrouver l’humain (et ses failles dans le cas de Liberace) là où on pensait l’avoir perdu complètement dans le masque.

Le hasard des dates de sortie fait que Ma vie avec Liberace répond en quelque sorte au film de Sofia Coppola. Leur association forme un idéal critique. Je ne pouvais pas rêver meilleure configuration pour un premier article. J’essaierai autant que faire se peut de parler ici des films de cette manière : en renvoyant à la matière préexistante autant pour louer certaines mises en scène que pour pointer ce qui me semblera être les failles de certaines autres. Cela n’empêchera pas pour autant, quand cela sera nécessaire, de rester à l’intérieur d’un film (ou de la filmographie d’un cinéaste) pour en comprendre le fonctionnement. Toute réflexion sur un film ne me paraît pas pouvoir avoir lieu en dehors de ce jeu (écart et proximité) à la fois avec le cinéma tout entier, le reste des œuvres d’un auteur et le film comme ensemble clos.

(1) Dans Vrai-Faux passeport, l’un des films réalisés par lui à l’occasion de la grande exposition qui lui était consacrée à Beaubourg.
(2) Montage interdit.
(3) La Vie d’Adèle en est exemplaire.
(4) La mise en scène de Soderbergh n’est pas austère, attention. Elle sait se mettre au service du spectacle, mais dans une mesure raisonnable. Je pense à la séquence de l’opération de chirurgie esthétique avec un médecin quasiment aveuglé par ses liftings ou à Liberace dormant les yeux ouverts. Je pense aussi au cadrage mettant en avant les fesses du « serviteur » de Liberace lorsqu’il offre aux invités des mini-saucisses ou autres plans ne dissimulant pas la profusion de bagues et babioles en tous genres faisant le quotidiens des personnages.

Vidéos
Le spectacle selon Sofia Coppola : une séquence de Marie-Antoinette (Marie-Antoinette (Coppola, 2006)) et un extrait de The Bling ring où est présente l’une des garde-robes support du « système » Sofia Coppola : accumulation très rapide de gros plans sur de supposés objets de convoitise (nourriture, vêtements, photos de starlettes) (The Bling ring (Coppola, 2013)).
Le spectacle selon Steven Soderbegh : un extrait de séquence de spectacle pouvant donner lieu aux pires excès mais traitée de façon classique : plans moyens sur le piano, gros plans sur les mains de Liberace (Michael Douglas) et contrechamps sur le public (Matt Damon) (Behind the Candelabra (Soderbergh, 2013)).

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Ma vie avec Liberace (Behind the Candelabra). Réalisé par Steven Soderbergh. Scénario : Richard LaGravenese. Photographie : Steven Soderbergh. Montage : Steven Soderbergh. Produit par Jerry Weintraub (HBO). Format : 1.78 :1.
Avec : Matt Damon (Scott Thorson), Michael Douglas (Liberace), Rob Lowe (docteur Jack Startz), Dan Aykroyd (Seymour Heller), Scott Bakula (Bob Black).
Festival de Cannes 2013 : Sélection officielle.
États-Unis. 2013.

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