« La nuit artificielle »

« pas de rapport »

SECONDE INTRODUCTION

Je pars du principe qu’il existe entre vous (lecteurs, visiteurs de passage) et moi (auteur), une distance infranchissable.

Le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan a écrit qu’ « Il n’y a pas de rapport sexuel » (1). Nous n’en sommes évidemment pas encore là, pas encore à essayer de traverser l’écran qui nous sépare, mais je crois que même si ça arrivait, comme il l’écrit, il n’y aurait pas de rapport sexuel. Il y aurait peut-être du sexe mais pas de rapport.

Quel rapport avec le cinéma et les films — dont il sera essentiellement question ici ?

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Le rapport est qu’à propos d’eux (le cinéma et les films) non plus, il n’y aura pas de rapport avec vous. J’expliquerai ce que les films me font, vous essaierez peut-être de me comprendre, parfois même croirez-vous y parvenir, mais ça ne dessinera jamais les contours d’un rapport proprement dit. Jamais, je le crois, nous ne verrons de la même manière. Il y aura une chose entre nous, posée là au milieu : un film, une scène, les mots d’un acteur, n’importe quel objet en fait. Je le verrai, j’écrirai. Vous le verrez peut-être aussi, mais ça ne nous reliera jamais. En tout cas jamais vraiment.

Je pourrais m’arrêter à ce constat un peu déprimant, au constat de notre isolement en nous-mêmes, à moi comme à vous. Je pourrais, au contraire, nier cet état de fait (jamais nous ne nous trouverons vraiment) et, de là, chercher ce qui fait consensus en gommant nos différences, chercher même, pourquoi pas, à me relier vraiment à vous, à l’un ou l’une d’entre vous, et finir par croire nos regards sont les mêmes, que ça y est !, quelqu’un, et pourquoi pas quelques-uns, pensent, voient, sentent comme moi.

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Au lieu de ça, je me rappelle et me rappellerai qu’il n’y a pas de rapport, qu’il n’y aura pas de rapport entre nous mais, comme chez Lacan, une illusion de rapport, un fantasme de rapport, le désir ardent d’avoir enfin rencontre l’Autre, d’avoir, enfin, pénétré son cœur et d’y être chez soi ; fantasme et désir bientôt — toujours — finalement éclipsés par le constat du malentendu (2), du malentendu intrinsèque à toute entreprise de communication de vous à moi et de moi à vous.

Je veux croire, au seuil de ce blog, que ce constat, au lieu de nous pousser à nous replier les uns sur les autres dans le silence d’émotions incommunicables, nous poussera — en tout cas me poussera — à essayer toujours de franchir l’abîme, comme les corps des deux amants se cherchent et essaient, dans l’acte sexuel, d’accéder au rapport toujours en fuite.

Croire donc que, comme la libido ignorant l’impuissance à tout-à-fait retrouver l’Autre dans l’acte mais s’obstinant néanmoins à toujours réessayer, l’envie d’écrire se renouvellera, elle aussi, sans cesse.

Et qu’à défaut d’arriver au rapport authentique, nous partagerons de belles étreintes.

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(1) Jacques Lacan, « Radiophonie » (1970), Autres Ecrits, Paris
(2) Charles Baudelaire, Mon corps mis à nu, 1887 : « Le monde ne marche que par le malentendu. C’est par le malentendu universel que tout le monde s’accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s’accorder.
L’homme d’esprit, celui qui ne s’accordera jamais avec personne, doit s’appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue. » 

(photogrammes : Les Témoins, d’André Téchiné)                                                                    (le 31 janvier 2019)
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« Au lieu de voir un seul monde… »

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Marcel Proust, Le Temps retrouvé, 1927

Cahiers du Cinéma – Édito n°751 – janvier 2019

UNE FRANCE QUI SE TIENT SAGE

par Stéphane Delorme

Aveugles et hostiles à l’intelligence d’un mouvement qui retourne contre le néo-pouvoir les valeurs qu’on lui inculque (disruption, mobilité, agilité) et qui renvoie la police à sa violence archaïque (blindés, voltigeurs et police montée), les médias auront été les meilleurs chiens de garde du pouvoir et de la police, mais aussi les révélateurs du mépris des élites et des journalistes pour les gilets jaunes, ces ploucs défavorisés : Cnews invitant Patrick Sébastien qui connaît ces gens-là, Le Monde les traitant d’«invisibles» (mais aux yeux de qui ?), des philosophes contrits qui auraient préféré voir surgir un autre peuple, plus jeune et plus mixte, congédiant ce peuple-ci comme beauf et FN. Et tous ces experts nous expliquant que la révolte a lieu grâce au changement d’algorithme de Facebook accentuant le rôle des « groupes », comme si les gens n’étaient pas capables de s’assembler tout seuls, et qu’il fallait bien une intelligence supérieure pour les sortir de leur bêtise. Merci M. Zuckerberg d’illuminer nos campagnes. Or le mouvement est d’abord un mouvement de rond-point, de proximité et de rencontres, qui provoque une extraordinaire redistribution des rôles. Lire la suite »

L’Heure de la sortie, de Sébastien Marnier

[Bloc-notes]

6 + 1

Le précédent film de Sébastien Marnier, Irréprochable, avait été l’un des plus beaux, des mieux écrits et des mieux mis en scène de 2016. Le scénario de celui-ci patine tout le milieu du film, la dramaturgie se reposant sur l’exploitation de la possible paranoïa du personnage principal sans pour autant faire avancer l’intrigue. On est dans Take Shelter (J.Nichols, 2011) mais Pierre Hoffman (Laurent Lafitte) n’a pas assez à perdre ou ne se met pas assez en danger pour que les péripéties de sa relation aux 6 élèves surdoués (vol d’ordinateur, espionnage, découverte de fichiers vidéos cachés) soient jamais très prenantes. C’est peut-être qu’à vouloir échapper aux enjeux attendus de ce type de films (le prof mis à pied pour immixtion dans l’intimité de ses élèves, l’élève maître-chanteur, le conflit entre profs sur le traitement à réserver aux élèves, etc.) le film oublie que Lafitte aussi est en danger. Lire la suite »

Une jeunesse dorée, d’Eva Ionesco

[Bloc-notes]

BAISERS GLACÉS

Le deuxième film d’Eva Ionesco souffre d’un manque d’incarnation. On peine à croire qu’il y ait vraiment quoi que ce soit de vivant sous les masques de ces plus ou moins jeunes dandys proclamant pourtant à qui veut l’entendre que la seule condition valable pour eux est une existence débridée, où tous les désirs, toutes les pulsions, tous les excès seraient non seulement autorisés mais érigés en lois.

On pourra d’abord penser que ce sont les contradictions des personnages et que, assez astucieusement, la mise en scène les pointe du doigt en désignant, au contraire du discours tenu, la rigidité des corps et la froideur des chairs. Mais ce serait ne pas voir que ni l’ouverture ni la clôture du film ne proposent de programme alternatif en contraste. Lire la suite »

2019 – L’Amour existe

« La main de gloire, qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer.
Un simple changement d’angle y suffit. »
 (citation et images :  L’Amour existe, Maurice Pialat, 1960 :
https://www.dailymotion.com/video/x3bmbyz)

Asako I & II, de Ryūsuke Hamaguchi

Asako I&II -15h29m52s369ASAKO FEMME VIBRANTE,
Traité de réincarnation.
Asako I&II -15h29m18s752

Etrange qualité pour un film que celle d’exceller dans le registre de la désincarnation. C’est pourtant celle qu’il faut reconnaître, d’abord, à Asako 1 & 2 du japonais Ryūsuke Hamaguchi. Car dans une très longue première partie, tout ce qui nous est présenté l’est sous le signe de l’esquisse, de la touche discrète. Les dialogues sont minimalistes, les cadres sobres, fixes, ne s’approchant que peu des sujets filmés. Et c’est pourtant la passion et ses effets que Ryūsuke Hamaguchi figure.

Aussitôt Asako et Baku se rencontrent-ils qu’un feu d’artifice se produit en eux. En elle, en tout cas. Mais cette femme, Asako (superbement interprétée par Erika Karata) s’est déjà arrêtée devant une photo, et c’est comme si son sort en était provisoirement scellé. Sur cette photographie en noir et blanc, accrochée dans un musée d’Osaka, deux jumelles côte à côte. Et, si la rencontre entre Asako et l’image est fortuite (elle tombe dessus en se promenant au hasard d’une exposition), elle n’en éclaire pas moins les tréfonds de l’âme de cette femme divisée. Mais ce qui se trouve coupé en deux, comme aurait dit Chabrol, ce sont moins deux régions du cœur d’Asako, qui battraient chacune pour un homme différent, que deux strates d’elle-même. C’est que, d’abord et avant tout, Asako est une femme gelée. Et cette glaciation, gouffre entre son corps et son esprit est le lieu souterrain d’où part vraiment le film, et vers où il conviendra de se retourner au bout du chemin, 2h plus tard. Lire la suite »